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septième cahier
de la troisième série
Tout le monde sait qu'il y a des manuels d'anatomie ou de physiologie, des manuels de droit administratif qui pèsent des kilos. C'est par un scrupule respectable que M. Brunetière a nommé son manuel manuel de l'histoire de la littérature française. Un manuel aussi gros — 532 pages in-octavo pour cinq francs — est déjà une œu\Te considérable. Qu'on la combatte, si l'on veut, par d'autres manuels, par T excellente Histoire de M. Lanson. Je n'admets pas que l'on combatte im manuel par un interdit laïque, par un index. Et puis les rhétoriciens courent de bien autres dangers que de travailler dans le manuel de M. Bru- netière. Je demande pour les rhétoriciens, et même pour les philosophes, la liberté salubre que M. Téry veut bien accorder au grand public.
En second lieu que la place de Téry lui soit stric- tement mesurée dans la Petite République, c'est afl'aire entre eux. Gomme lecteur je dois dire à M. le citoyen Lejeune que les longs articles de Jaurès m'intéressent beaucoup plus dans le journal que la poussière des Échos. Sur la longueur des phrases que Téry devrait citer, plaisanterie un peu usuelle de normalien. Lecteur attentif, je crois que le raccourci a été mal fait, qu'il est tendancieux.
§. — Ferdinand le Catholique. Ferdinand le Tala? Il ne faut pas vivre toute ha vie sur l'argot d'Ecole.
§. — Nous sommes heureux de publier ici l'article de Téry que la Petite République refusa. Nous mettons en italiques ce qui avait été supprimé de la rédaction pre- mière. Les italiques primitives ont été guillemetées.
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IffiiBtiaf:- aiodew k- Kciis Totc.
RÉPONSES PARTICULIÈRES
Mais comme j'ai raison de penser qu'on n'est pas libre dans les jom*naux.
PARLEZ RAISON
RÉPONSE A UN INSTITUTEUR
Un de nos camarades instituteurs me demande :
Auriez-vous l'obligeance de nous indiquer dans un de vos articles s'il existe quelque ou\-rage de « morale socialiste », d'histoire, d'instruction civique ou de lectures élémentaires socialistes, dont les instituteurs puissent s'inspirer et qui soient à la portée de nos modestes bourses?
Nous voudrions bien mettre entre les mains de nos élèves des livres conçus dans un esprit socialiste, mais nous n'en avons pas. Que nos écrivains socialistes nous fassent de bons livres : ce sera là la meilleure des propagandes.
Mon correspondant sera peut-être surpris de ma réponse, que je tiens à lui faire publiquement, car peut-être beaucoup d'instituteurs socialistes se posent-ils la même question.
Non, mon cher camarade, je ne connais pas de livres scolaires « socialistes »; je ne crois jias [qu'il y en ait, et, s'il en existait, je n'hésite pas à dire que je ne vous les « recommanderais pas », car, au point de vue pédagogique, ils me paraîtraient détestables.] qu'il en existe. Faut-il le déplorer? Au risque de voir interpréter dans un sens défavorable mon libéralisme intransigeant, — le socialisme n'est-il pas toujours et partout la liberté? — j'ose dire que ce défaut de manuels, de catéchismes socialistes à l'usage des enfants honore notre parti.
Entendez-moi bien :
Comme plusieurs de nos confrères, j'ai cru devoir signaler un certain nombre de manuels infectés de cléricalisme et de nationalisme. Et je n'ai pas fini de les éplucher. Mais nous perdrions le droit d'affirmer que leurs auteurs manquent de probité spirituelle, si, fut-ce avec les meilleures intentions du monde, nous suivions leur exemple et si
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CINQUIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
GEORGES DELAHACHE
JDIFS
I it
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Xoiis no piiblicM'ons pas le roman de Tristan et heut. La picmirrc ('dilioii, tirrc à deux mille, étant épuisée, les éditeurs eu préparaient eux-niènies une seconde, aussi à deux nn'lle. Ijilin ils préparent une édition spc'eiale, avee illustrations, à deux mille, pour livre détrennes, l'an pioeliain. Nous avons en vente à la librairie des cahiers (jueUpu^s excMuplaires, les derniers. i]o la première é<lition. Nous mettons en vente 'a tleuxième édition, un volume à trois Irancs ciiKjuante.
(lonuue rien ne peut rem|)lacer un aussi beau poème, il n"v aura pas de cahier <le Noél dans la ti-oisieme st'rie.
Nous mettrons en vente le lo janvier, jour de sa publication :
Jkax Jaurès. — Études Socialistes, un volume tle i.xxvi 4- ^7('> pilles, édit('' par la Sociéli- d'Kdilions lill('iaires et arlisticpies, librairie Paul Ollendorll', un volume à trois bancs ciiupianle.
L'averfisserncnt (pie l'on a pu lire dans le (pialiième cahiei' de la troisièiiM' si'iic n';i p;i< <'|.' l'.iinmiiiii' d;»n>^ l'édition Ollendorll.
Le lunnéro du premier <lécenibre de la Coajn'ration des Idées est prescpie tout enlier une réponse au cahi«'r (h' M. (liiailes (iuit'vssè. les l'nU'ersités pojïnlaires et le inoUK'entent om^rier. ('onlormément à la méthode que nous avons toujours suivie, nous publi(M'ons tout ce (pie nous pourrons de cette réponse,
Xoiis OK'orts reçu en innniiserit le deuxième rmnan de /{('fié Sainmé : la ('lairv(»yance automati(pH'.
Ia' sixième eahier sera la (irève, de Jean lïup^aes.
Xnns mutns reçu de Félieien (Uiallaye denx courriers (rindo-(^hine (fne n<nis pahlierons le jdns tôt que nous jtonrroiis.
l'mir Sih'oi/ ( I- (jKf ^<nii M .s {(ilili is. on jit lit rii\in rr
soixante eentimes à M. André Jioarf^eois. administ ra- tent- des ealiit'is. S, rae de la Sorhonm'. On reeevra en spéeinien le premier eaidei' de la troisième série. Ptnir trnis f'rfines eim/nante on reeevra six eahiers s/iéeirnens.
.Xnns meltnns ce eahier di'"- '■• >>,rnrnrrre : nnux le yi'ndons an frane.
Je serai aax eahiers le Jeudi 2 jamùer iffoj de an:'
h"are a sept !i''iirr< rt />' ri'ii,fi-,'/li V ///> Imi/ lii'iiri'< à
nn:.e henre^
JUIFS
Le mémoire que l'on va lire a été publié pour la pre- mière fois chez Ollendorff, en 1901. L'auteur l'avait écrit en 1900, quand l'affaire battait son plein, quand elle finissait en effet. L'auteur est un Juif. Il a même un beau nom juif. Mais il a dû garder ici un pseudonyme habituel.
Cette seconde édition est complètement refondue. Mais nous n'avons pas pu lui enlever cette marque par- ticulière d'une affaire qui reste ineffaçable, et qui dans la mémoire de l'humanité sera grande longtemps après que les États-Majors constitués pour elle et par elle auront fini de se décomposer. Les dreyfusards mo- destes, qui forment le fond de nos abonnés, seront heu- reux de retrouver pour une heure un certain ton que nous avons pensé qui serait éternel, et qui date aujour- d'hui déjà.
Le mémoire de M. Delahache est préalable, en ce sens qu'il déblaie le terrain. Au cœur de l'affaire, sous la poussée des haines antisémitiques, nous répondions victorieusement, par défi ou sincèrement, qu'il n'y a pas de question juive. On risque toujours de dire une bêtise quand on prétend qu'il n'y a pas une question. C'est la question qui manque le moins. Nous nous en sommes aperçus depuis. Des déchirements douloureux, des dé- fections lâches, des injures graves, — et, au contraire.
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cinquième cahier de la troisième série
des dévouements tenaces, des amitiés fidèles nous ont avertis qu'il y a une question juive, et sans doute plu- sieurs questions juives.
Le mémoire de M. Delahachc déblaie cette question. Il repousse les gros arguments ou les grosses calomnies antisémitiques. Il présente les premiers arguments des Juifs. Il est ainsi d'une utilité première.
Ce mémoire surprendra les personnes habituées cà traiter les questions en partant de certains postulats, de certains dogmes, de certains mots. L'auteur n*a pas transféré dans le réel un judaïsme ou un internationa- lisme formel. Au contraire il est parti d'un réel qu'il connaît bien. C'est pour cela que son étude ne cadre ni avec les programmes dos partis politiques, ni avec les programmes des partis intellectuels. — Car il y a des partis intellectuels, qui ont de véritables programmes. L'histoire des Juifs et leur géographie n'est pas encore faite. On n'a jamais fait que l'histoire des bourgeois juifs. Et encore on l'a mal faite. M. Bernard Lazare prépare une histoire générale d'Israël dans les pays occidentaux, où les bourgeois juifs auront exactement leur place.
Un de nos tout prochains cahiers sera de M. Bernard Lazare son mémoire pour les droits des JuiU dans l'Europe orientale.
Nous ne publierons pas un cahier du débat survenu entre M. Joseph Beinach et maître Labnri. Ce débat contribue à la décomposition du dreyfusisme en France. Mais il n'a pas lui-même un caractère historique. Il n'a jamais été que polémique.
Georges Delahache
JUIFS
Après dix-neuf cents années, malgré les Révolu- tions, le peuple errant poursuit sa course in- quiète...
Sur le quai de la gare presque désert, ils atten- dent. Le train qui va les emporter, à la nuit tom- bante, les jettera demain matin, après huit heures de roulis monotone à travers les petites stations interminablement échelonnées sur la ligne, dans le Paris houleux, dans l'Inconnu. Ils sont là tous les cinq, serrés l'un contre l'autre, seuls : lui, la barbe en pointe, légèrement recourbée, grison- nante, les pommettes roses, les yeux clignotants de myopie, de fatigue et d'émotion; elle, autrefois jolie, maintenant empâtée un peu, les yeux en amande perdus dans la face trop plate ; les deux gamins, la petite, aquilins et crépus. Groupe de Juifs, facilement grotesque. Au bout du quai, trois malles vieillottes, qui depuis longtemps dormaient sans serrures dans la poussière du grenier, et qu'on a fait sortir en hâte, ficelées à la diable, pour le triste exil.
Voici le train... La dernière fois qu'ils avaient
Georges Delahache
ainsi transporté leur foyer, c'était quelque temps après la guerre. L'aîné venait de naître, là-bas, dans la Ville-Pucelle, à deux pas de cette Esplanade qui domine la Moselle et où aujourd'hui un Guil- laume premier de bronze tourne le dos à notre ma- réchal Ney. On ne voulait pas que l'enfant fût Alle- mand; on partit pour la France, simplement, sans accompagnement d'orchestre patriotique... Aujour- d'hui, second déménagement, plus triste peut-être, puisqu'ils n'ont pas, pour relever leur courage, ridée d'un grand devoir. C'est donc pour rien qu'ils s'enfuient ainsi, tristes comme le berger de l'églogue, l'ftme déchirée, incertains de l'avenir?... Oui, pour rien, — parce qu'un ouragan de sottise et d'ini- quité a soufflé sur ce pays de bon sens et de justice, qu'il a entraîné dans son tourbillon une légion d'imbéciles, de mécontents et de coquins qui font la terreur sur leur passage. Un capitaine israélitc est dégradé en grande pompe, à Paris, au Champ de Mars, à neuf heures du matin : le peuple, ami des mélodrames et des pièces militaires, n'est pas tous les jours à pareille fête! et dans les clameurs sinistres qui s'élevaient de la place Fonlenoy il y avait je ne sais quelles joies mauvaises... Deux ans après, la France tressaille à la voix de quelques hommes d'énergie et de conir qui lui crient son erreur. J/\ foule, liélas ! continue «V;tl)n\ .«r .m mi-
JUIFS
sérable : soit qu'elle se refuse, par paresse d'esprit ou par diabolique entêtement, à examiner même la question, soit que, comme il arrive à chacun dans la vie de tous les jours, elle sente confusément que les gêneurs peuvent avoir raison, et qu'elle se mette à trépigner avec d'autant plus de frénésie qu'il faut étouffer en soi la voix du doute et l'appel de la conscience... aX bas les Juifs! » Par ce vocable de haine, hurlé aux carrefours comme un cri de ralliement ou soupiré comme une confession dans la tiédeur des conversations papelardes, les pires citoyens se mettent en règle avec l'Honneur et le Devoir, avec la Patrie et la Religion...
On fait le vide autour du bonliomme Lévy, on craint d'être vu entrant dans sa bouticjne, les dames, dans la rue, n'osent plus s'arrêter avec sa femme, les hommes lui font grise mine au café, la maîtresse de pension néglige la fillette, les gar- çons rentrent du collège, chaque soir, avec un nouvel incident à conter, des histoires de coups de poing, de dos tournés, de colloques hargneux, et ces adolescents, écœurés, prennent déjà la vie en haine. On résiste d'abord, le calme renaît... Mais chaque semaine un incident nouveau sert de prétexte aux conflits : le procès Zola, le procès de Versailles, le suicide d'Henry, l'arrestation de du Paty, la Chambre Criminelle... Les fenêtres volent
Georges Delahache
en éclats, les grosses pierres s'abattent sur les comptoirs, le père Lévy proteste, défend ses volets, joue de la barre de fer... et, le lendemain, le com- missaire lui fait dire, pour son bien, d'être pru- dent. . . Plus même le droit de se défendre ! . . . Allons ! « on n'y peut plus tenir »! On « vend Taffaire » n'importe comment, on « réalise » le plus vite pos- sible, on va chercher fortune ailleurs... Le train glisse, trépidant à petits coups monotones et sourds; la ville disparaît dans la brume, et, pâles, ils n'osent pas se regarder les uns les autres, de peur de fondre en larmes et de perdre leur reste de courage... Mais ce soir les i^etits-maitres de la petite ville seront contents : les bonnes âmes rô- daient autour de la gare, on a vu « les Juifs » se presser au guichet, sur le quai, dans le wagon, avec armes et bagages, et la nouvelle se répand aussitôt : les Lévy sont partis !
Nous voilà maîtres chez nous! Enfin!
Pourtant ces Juifs sont des hommes...
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Il est vrai que ces hommes sont les maîtres du monde. Voyez !... Regardez !... Ils se sont mis par- tout, partout ils sont les premiers!...
Je regarde.
JUIFS
Au Parlement. — Parmi les députés, il y en a deux, dont l'un est un vieux philanthrope qui vote quelquefois et ne parle jamais, et l'autre, un jeune élégant qui, pour se faire élire, a dû jouer avec ses origines et ses opinions tout comme un élève des Bons Pères. — Au Sénat, trois Juifs, si je ne me trompe, dont deux ne seront plus ministres, et dont le troisième l'aurait sans doute été déjà s'il n'était pas né Israélite. UnhojQime de talent, juif, qui veut participer activement aux affaires politiques du pays, a cent fois plus d' efforts à faire et d'obstacles à vaincre ponr être élu dans une circonscription que le moindre apothicaire de canton, bien pen- sant, ignare, intrigant et vide. Et chacun sait qu'un parlementaire, même libéral, j'ajoute : même cou- rageux, peut avoir 'pour secrétaire particulier M. Lévy ou M. Cahen, il n'osera pas, s'il devient ministre, l'attacher à son cabinet.
L'Administration? — H y a dix ans, trois ou quatre préfets étaient juifs. Aujourd'hui, un.
Les Administrations ? — Parmi les officiers géné- raux en activité de service, je crois qu'il n'y a qu'un seul Israélite ; parmi les colonels, un seul également. — Il ne suffit sans doute pas, au Conseil d'État, de deux conseillers Israélites sur quarante-cinq et de deux maîtres des requêtes sur trente-deux, — à la Cour de Cassation, d'un conseiller sur quarante-
Georges Delahache
cinq. — à la Cour d'Appel de Paris, de deux conseil- lers sur soixante-deux, — pour rendre la haute jus- tice en France boiteuse et vénale. — A la Cour des Comptes, pas un. — Aux Affaires Étrangères, par principe, personne. — A l'Instruction Publique : voyez les directeurs, les recteurs, même les doyens : rien. — Feuilletez tous les autres annuaires spé- ciaux : Agriculture, Finances, Commerce : mCmes constatations partout : on peut dire, d'une façon presque absolue, qu'il n'y a pas de Juifs parmi les (( grands chefs ». ni mcmo immédiatement au-dessous d'eux. — Si vraiment trente -huit millions de Français catholiques et protestants étaient gouvernés par quatre-vingt mille Français israélites, on pourrait se demander par l'effet de quels sortilèges cette minorité infime « gouverne » cette écrasante majorité.
Il y a bien, je le sais, flustilut, et les Universités. Mais ce ne sont pas là des fonctions administratives, puissantes et dorées, à propos desquelles, pour le moindre incident de service intérieur, l'inférieur « aryen » puisse gémir d'éti*e sous la main d'un supérieur juif; ce sont des postes d'honneur intel- lectuels, oii l'on n;»rrivo pas au i>etit bonheur des camaraderies politiques ou par le fonctionnement paresseux des hiérarchies automatiques, et personne encore dans ce pays ne rcproclicrait sérieusement à
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JUIFS
un Darmesteter son traitement de Professeur à la. Faculté des Lettres, à M. Henri Weil ou à M. Salo- mon Reinacli leurs jetons de présence à l'Académie des Inscriptions. — Et je n'oublie pas non plus les cadres subalternes, les jeunes, la foule de ceux qui ne sont pas encore « arrivés » : je reconnais volon- tiers qu'après avoir dû déployer parfois, aux exa- mens et aux concours, pour lutter contre d'étranges tendances,.des énergies particulièrement méritoires, nombre de Juifs figurent parmi les lieutenants et les capitaines, les rédacteurs et les sous-chefs, les audi- teurs au Conseil d'Etat, les agrégés de l'Université, les ingénieurs, les avocats, les médecins.
Mais encore faut-il, à propos de ces Juifs auxquels on reproche tant d'être là, se demander pourquoi ils y sont. Les manuels dans lesquels nous avons, adolescents, appris l'histoire de notre pays, nous ont enseigné qu'au quinzième siècle, sous l'influence d'événements politiques considérables et de causes sociales très complexes, une poussée formidable s'était produite vers la lumière intellectuelle, qu'après une longue compression de l'esprit humain, tout à coup et comme miraculeusement, du peuple naguère abêti, de la bourgeoisie naguère enfoncée dans la matière, était née une foule brillante de poètes, d'artistes, d'humanistes, de philosophes. Or, cette invasion gigantesque se produit fatalement
Georges Delahache
chaque fois que se présentent des circonstances analogues à celles qui ont provoqué le mouvement de la llcnaissance. Les Juifs de France avaient vécu, de longs siècles, esclaves et méprisés, séparés abso- lument des autres sujets du roi, sans aucun droit à la culture libérale, à la vie intellectuelle, politique, administrative du pays. Ils étaient las d'entasser des écus sur un comptoir obscur ou de mener des bœufs de marché en marché, sui' les routes de Lorraine et d'Alsace. La Révolution a fait tomber les barrières : ils se sont rués dans la carrière avec une ardeur qu'en toute justice nous devons trouver louable et généreuse. Ils ont même déployé dans la lutte des qualités d'énergie et d'intelligence qu'on ne son- gerait môme pas à admirer si l'on voulait bien ap- pliquer à ce milieu social, comme à d'auti'es, des comparaisons scientifiques presque banales aujour- d'hui, et remarquer que d'une façon toute naturelle la sève devait couler d'autant plus vigoureuse et plus abondante qu'elle avait été plus longtemps contenue et que la plante était plus « neuve ». Et si, depuis une trentaine d'années, ce mouvement des jeunes gens israélites vers les professions libérales s'est accentué, s'ils sont chaque jour plus* nombreux ceux qui, fils de drapiefs, de banquiers et de colpor- teurs, veulent devenir olïiciers, médecins, avocats, soit que cette autre vie leur apparaisse comme plus
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JUIFS
élevée intellectiiellemeiit que celle de leurs pères, soit pour échapper par une « carrière sûre » aux ha- sards et aux tracas des affaires, ce n'est pas à notre démocratie de leur en faire un reproche, ni surtout à cette bourgeoisie jfrançaise dont la bourgeoisie juive n'est qu'une toute petite portion et qui lui donne l'exemple de la « curée... »
Enfin gardez- vous de croire que ces petits fonc- tionnaires juifs menacent les autres et que la carrière soit grande ouverte à leurs ambitions : ils ont partout leurs lisières, comme dans l'armée : on les détourne de l'École de Guerre, et, quand ils entraient encore à Saint-Cyr, on ne leur permettait jamais — non pas en droit, grand Dieu! mais en fait — d'en sortir « dans la cavalerie » : tout serait perdu si des Juifs sans particule, nés dans une arrière-boutique de province, allaient, de par l'éga- lité des mess, frayer avec le rejeton des vieilles souches, fier de ses aïeux comme s'il les avait faits, fds de vieux marcheur très noble ou de financier douteux et catholique, et, mal dégrossis encore, s'avisaient de jeter dans les traditions de cette arme, où l'on a pour essentielle mission d'être chics, un peu de leur esprit sérieux, de leur application constante, de leur ténacité au travail.
Reste le monde des affaires. Je ne voudi^ais pas
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Georges Delahache
rappeler l'arg-ument trop banal : les Juifs, installés partout d'une façon précaire, à la merci d'un caprice princier, écartés de la propriété territoriale, écartés des corporations , et obligés de recourir, pour vivre, au trafic, à toutes les sortes de trafics, et à celui de l'or en particulier. Malheureusement, les circonstances actuelles ont donné à cet argument une force et une vie nouvelles : car elles nous ren dent témoins du perpétuel recommencement imposé à la race opprimée. Parmi ces jeunes gens qui avaient embrassé avec enthousiasme les carrières libérales, beaucoup, après plusieurs années de parfaite conscience professionnelle, d'efforts éner- giques et d'illusions tenaces, sont obligés d'ouvrir les yeux à la réalité : pas d'avancement, les cama- raderies sans franchise, la province défiante, la vie terne à perpétuité... Et après des luttes pénibles, dans un moment de dépit, on donne sa démission, on profite de relations non encore perdues et d'une jeunesse encore liardio pourw chercher autre chose », une situation moins dépendante dos administra- tions offîcielles, et plus lucrative : car voici que se réveillent des désirs qu'autrefois, dans l'orgueil de leur mandarinat, ces jeunes gens méprisaient ou l)h\inaient autour d'eux, jusque chez ceux dont la volonté de «gagner de l'argent» leur avait assui'é les moyens d'être des mandarins. Ils ont dû s'aper-
JUIFS
cevoir que l'argent est indispensable pour vivre, qu'il faut en acquérir par sa propre activité si l'on veut un jour donner à ses enfants la même vie qu'on a vécue soi-même, qu'on est plus indépendant quand on a «du bien» derrière soi, et que le jour où ces messieurs s'aviseraient de vous battre froid dans votre garnison ou de lancer des pierres dans vos volets : qu'importe, après tout, si vous pouvez demain, sans risquer de jeter à la misère votre femme et vos enfants, fermer votre boutique ou envoyer votre démission au ministre?... Et voilà comment, au lieu de se reposer de père en fils sur un domaine une fois acquis, sur une fortune une fois faite, sur un nom une fois établi, et de s'abâ- tardir de génération en génération dans la noncha- lance d'une existence assurée, presque tous les hommes de ce peuple, perpétuellement fouetté par des persécutions violentes ou sournoises, sont con- traints de faire eux-mêmes leur apprentissage et leur vie, d'adapter leurs organes à des fonctions toujours nouvelles et à des milieux toujours nou- veaux, sans pouvoir dans leur course s'arrêter jamais... Et si cette nécessité perpétuelle de « se tirer d'affaire » entretient merveilleusement le jeu de leurs organes, c'est par une loi toute naturelle. Leurs adversaires n'ont pas à s'étonner de Jleur souplesse, de leur énergie et de leur ténacité, et,
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Georges Delahache
partant, de leur richesse même : c'est eux qui les condamnent à être riches.
Douce condamnation sans doute, si elle avait toujours son plein efl'el! Mais de ce que les Roth- schild sont juifs, et les Cahen d'Anvers, et les Fur- tado, il serait d'un raisonnement trop simpliste ou trop perfide de conduire au « millionnariat » de tous leurs coreligionnaires. J'ai sous les yeux une statistique intéressante établie par M. Louis Du- rieu dans un article sur Le Prolétariat juif en Algérie (i), et j'y remarque, par exemple, qu' « à Constanliue, sur 1.249 niénages, on en compte 208 aisés, en considérant comme tels ceux où l'on peut dépenser un franc par jour et par pei*sonne. 11 y a 1.016 ménages d'une indigence extrême, 364 seule- ment sont secourus. 717 ont pour logis un bouge recevant le jour par la porte seulement; les privilé- giés, c'esl-à-diitî ceux qui sont assistés, reçoivent en moyenne deux francs par semaine, les autres sont réduits à la mendicité ».
Je ne dis pas que si l'on pouvait faire la même enquête sur la population juive de la métropole, on constaterait exactement les mêmes proportions. Il n'en est pas moins vrai que là comme partout les très riches sont les moins nombreux, et ceux qui
(1; Revue socialiste, numéro 173, de mai 1899.
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gagnent leur vie à la force du poignet, la majorité. Les Juifs ne sont pas un bloc. Il y a autant de différences de fortune, d'habitudes, d'âme entre les barons de l'ayenue Marigny et la colporteuse en pâtisserie qui vit misérablement dans son taudis de la rue des Écouffes, qu'entre Louis XIV et les mendiants de Gallot, et il est aussi illogique de rendre la vie impossible à celle-ci à cause de ceux-là, qu'il le serait de couper les vivres aux mi- neurs de Garmaux sous prétexte que le baron Reille est millionnaire. Jajoute que si l'on trouvait, comme le disent parfois même des personnes d'or- dinaire sensées et justes, que par rapport au nombre total des Juifs de France, le nombre, par exemple, des bijoutiers aisés d'origine Israélite est trop considérable, la raison se refuse obstinément à comprendre l'objet de cette remarque et à admettre le fondement d'un di^oit quelconque» qu'on aurait de supprimer ce prétendu inconvénient : pourquoi ne pas se plaindre aussi que les Limousins soient trop nombreux dans la corporation des ouvriers du bâtiment et que parmi les ramoneurs toutes les places soient prises par des Savoyards? — J'ajoute enfin que, quand même tous les Juifs de France seraient rentiers dodus et puissants financiers, quand il n'y aurait parmi eux ni ces petits em- ployés qui ont tout simplement besoin de gagner
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Georges Delahache
leur vie, ni « ces officiers de fortune » qui n'ont d'autre fortune que leur solde, ni ces tristes mé- nages (jui croupissent dans les ruelles du Marais avec quatre francs par jour et un nouveau-né tous les ans, la raison se refuse obstinément à com- prendre de quel droit on établirait une différence entre les millionnaires juifs et les autres : si le ca- pital est odieux, il l'est toujours et partout, qu'il soit « juif » ou « chrétien »: il n'y a pas déraison pour qu'un industriel sémite soit une « sangsue » si son confrère non-sémite est un « homme de bien »; pour que le ruban rouge soit ridicule ou inconvenant sur la poitrine d'un couturier, s'appe- lùt-il Isidore, comme le faisait remarquer un de ces messieurs de la droite avec une insistance spiri- tuelle, — s'il ne l'est pas à la boutonnière d'un fabricant d'alcools catholique qui a fait de « ponnes affaires » en empoisonnant ses concitoyens. Pour- quoi un groupe de coulissiers juifs serait-il plutôt suspect (jue la Chambre des agents de change — qui se refuse presque absolument, remarquons-le l)ien, à s'ouvrir aux Israélites? Ils sont pourtant, les uns et les autres, des hommes d' « affaires », des hommes d'argent, des hommes de Bourse. Quand, i\ la nou- velle du désastre de AVaterloo, le marché monta, il n'y avait pas de Rothschild, petits ni grands, à la Bourse de Paris.
A la foule de ceux qui, sans être antisémites en principe, suspectent le Juif toujours, on peut citer les exemples les plus variés de la misère juive, depuis le marchand de poissons algérois juscpi'au savetier -de la rue des Rosiers : leur assurance est inébran- lable. Il y a des Juifs pauvres? — Peut-être; mais ils seront riches : « Ils se connaissent tous, ils se soutiennent, ils se poussent les uns les autres. »
Eh bien, ici encore, il faut, les hommes et les faits étudiés, ramener à plus de justesse des appré- ciations portées à la légère, et nier avec énergie, si audacieuse qu'en puisse paraître la négation aux esprits prévenus, cette prétendue solidarité juive.
Qu'ils se connaissent, sans doute ! Ils sont environ quatre-vingt mille en tout, ils ont été parqués pen- dant des siècles, en trois régions : Juifs de Lorraine et d'Alsace, — Juifs d'Avignon, — Juifs de Bor- deaux et Bayonne, — et en une seule profession : le négoce. Quand la liberté est venue, quand ils se sont dispersés, naturellement ils ont « formé des courants » : un Juif de Bordeaux qui prospérait à Paris devait, par son seul exemple, attirer dans la même viUe et le même métier un autre Juif de Bor- deaux. Je ne crois pas que personne songe à s'éton- ner que les « Terre-Neuviens » se connaissent entre eux, ni que les « Barcelonnettes » constituent une colonie française à Mexico.
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Mais croire qu'ils se prêtent un mutuel appui, sacrifiant chacun ses petits intérêts pour le plus grand succès des ambitions communes d'un groupe, c'est mal connaître la nature humaine ou prêter aux Juifs une élévation d'âme qu'ils ne sauraient avoir. Pourquoi voudrait-on que deux négociants juifs, qui trafiquent des mêmes objets, ne fussent pas aussi âpres à la concurrence que s'ils étaient tous deux chrétiens? Les malins diraient même que la lutte doit être d'autant plus vive qu'ils sont juifs tous les deux.
Dans les professions libérales particulièrement, dans tous les « milieux » où le Juif était encore une exception, Varrwé prenait volontiers une attitude à l'égard de Yarrivant. Ceftx des Juifs qui avaient réussi, il y a vingt-cinq ou trente ans, à sortir du monde commerçant, étaient encore en nombre très restreint, et ils n'avaient acquis cette situation exceptionnelle que grâce à 1' « aristocratie » relative d'une famille qui avait déjà pu leur donner l'édu- cation nécessaire pour y parvenir : premier motif de vanité. Ajoutez que la grande ambition de ces parvenus devait être naturellement d'échapper à la suspicion générale, de se détacher le plus nettement possible du groupe méprisé, de se mêler le plus intimement possible au groupe où l'on était fier d'entrer, de rompre les ponts derrière soi ; et les cas
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que je pourrais citer sont nombreux, où, au lieu d'accueillir aimablement le jeune homme qui s'effor- çait d'être jugé dignus intrare à son tour, on le recevait avec une froideur volontiers hostile : peut- être mal dégrossi, encore imprégné sans doute des habitudes anciennes, il pouvait compromettre, en rappelant par sa seule présence le milieu ancien, une situation bien établie dans le milieu nouveau : tels ces parents de province, pot-au-feu du vieux style, qui débarquent un soir de grand dîner très parisien... On veut paraître d'autant plus impartial qu'on se sent toujours suspect de partialité, et conserver les distances parce qu'on se sent menacé par des familiarités facilement audacieuses. Et c'est peut-être pour ces raisons que parmi leurs coreligionnaires, les officiers juifs ont été les plus lents à devenir « dreyfusards » : coterie pour coterie, ils aimaient mieux la nouvelle, qui glorifie, que l'ancienne, qui humiliait, et pour paraître moins juifs, voulaient paraître d'autant plus soldats : M . Jourdain premier ministre serait plus royaliste que le roi.
A côté de cette erreur, qui provient d'une obser- vation psychologique insuffisante, il y en a une autre qui repose sur une connaissance trop super- ficielle des faits. On se représente la société juive comme formant un tout dont l'étroite cohésion
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serait due à une communauté absolue d'origine, de goûts et d'habitudes. Rienn'est moins exact.
La société israélite de Paris, par exemple, se composait, il y a dix ans encore, de deux éléments très didérents et qui ne sympathisaient guère, quoi qu'en pensent et qu'en disent les gens qui ne la connaissent que de loin. Parmi ces Juifs de Paris, en cfTet, il y a d'abord ceux qu'on pourrait appeler les vieux Français : les uns, venus de leur province à Paris au milieu de ce siècle, avec quelques francs en poche, ont fait à Paris leur apprentissage de commis et d'emi)loyés, puis, à force de travail, d'initiative et de perspicacité, sont arrivés à la fortune, tout comme de simples Auvergnats catho- liques, et, âgés aujourd'hui, sont restés fidèles aux goûts, aux habitudes, aux mœurs simples, aux ami- tiés du début; d'autres, peut-ôtrc plus misérables encore à l'origine, sans le moindre appui dans la capitale, ont dû s'expatrier, courir les Amériques pour y tenter la fortune, passer de longues années dans les hasards et les périls, avant de revenir en France, d'y établir la « maison de commission », d'y vieillir dans le contentement du pays retrouvé et de l'aisance conquise. Ils se nomment Lévy, Gahn, Dreyfus...
L'autre catégorie est beaucoup moins autochtone. Originaires d'au delà du Rhin et du Danube, nés
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de familles qui avaient pour la plupart acquis déjà quelque fortune dans les Bourses de Francfort ou de Vienne, ils ne sont venus en France qu'assez tard : leur arrivée a dû coïncider avec la grande extension des affaires financières sous le second Empire. Plus riches dès l'origine, partant plus répandus dans la haute société, beaucoup portaient des noms plus étrangers peut-élre, mais moins spécialement juifs, et ainsi, quoique étrangers, ils ont parfois rencontré moins d'obstacles que les autres.
Entre ces deux éléments de la société Israélite parisienne, les relations étaient plutôt correctes que vraiment cordiales, on se classait réciproquement, dans le jargon juif, sous des épithètes spéciales, on ne se mariait pas volontiers d'un clan à l'autre, le snobisme du Boulevard Malesherbes méprisait la roture de la Pointe Rivoli ; le Sentier, vibrant de ses origines lorraines ou alsaciennes, répugnait à l'exo- tisme de la Plaine Monceau. Et quand éclata l'affaire en 1894, je crois bien que le Boulevard Malesherbes n'éprouva pas toute la tristesse qu'on s'imagine volontiers : pas de doute attristé, plutôt des sourires et des insinuations : « Ce n'est pas un des nôtres, celui-là, un de ceux dont se défie toujours votre patriotisme étroit : pas de mélange chez ce Dreyfus, il est de cliez vous tout à fait, c'est un vieux Fran-
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çais sans alliances et sans origines suspectes, un bourgeois, un Mulhousien... »
Quatre ans plus tard, tout était changé. Il avait bien fallu, lAnie en détresse, constater que si, avec une étrange rapidité de déduction, le capitaine Dreyfus, d'antipathique, était devenu suspect, si, avec une étrange rapidité d'exécution, on avait passé, à son égard, du soupçon à l'accusation, de l'accusation à l'arrestation, de l'arrestation à la condamnation, c'était parce qiiil était juif; que si, trois ans après, on avait, dès les premiers mots, fait le vide autour de Scheurer-Kcstner, ce n'était pas parce que Scheurer-Kestner vou- lait réhabiliter un condamné — pour moins de courage, le sénateur Marcou était devenu célèbre et Pierre Vaux avait été élu député, — c'était bien parce que, cette fois, le condamné réhabilitable était un Juif. Les lieutenants ne pouvaient plus mépriser les marchands, les Juifs élégants ne pou- vaient plus se targuer de leurs belles relations, hélas! les vieux Français ne pouvaient plus se redresser avec orgueil dans leur quiUité de Français : tous également Juifs, enveloppés dans la môme suspicion générale, ceux des professions libérales et ceux du négoce, ceux de la rue LafTittc et ceux de la rue de la Lyre, ceux de Francfort et ceux de Strasbourg, ils étaient rejetés les uns vers les autres,
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par la faute de leurs ennemis, pêle-mêle, en foule misérable et désemparée, cohue de parias, comme au temps des exodes dont le souvenir, jusque-là pâle et froid, s'animait d'une étrange intensité de vie à l'infâme lumière delà Grande Iniquité.
* * *
On connaît le mot : « L'orthodoxie, c'est ma doxie à moi; l'hétérodoxie, c'est la doxie des autres. » Ainsi la « Solidarité », — bonne, louable, géné- reuse, utile aux particuliers et à l'État, panacée universelle quand elle est pratiquée par un grou- pement de personnes sympathiques, — est fonciè- rement mauvaise et dangereuse , ferment de dissolution, quand ceux qui s'entr'aident sont nos adversaires. Ainsi la prétendue solidarité des Juifs a contribué à les rendre suspects : puisqu'ils ont des noms, des origines, des habitudes, des relations communes, il faut se méfier de cette minorité active et ambitieuse qui forme un État dans l'État, une petite patrie étrangère, hostile à la grande patrie.
Je n'ai pas besoin de rappeler que c'est sur ce point spécial que s'est concentrée l'énergie de la campagne. La France aux Français! formule admi- rable parce qu'elle est sonore et qu'elle a l'air de signifier quelque chose... Et ce sont — suprême logique — les mômes gens qui accusent les Juifs
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de « se faufiler » partout, d'occuper dans toutes les branches de l'activité française des places émi- nentes, (jui leur reprochent aussi de se tenir à l'écart du « milieu », de se singulariser : autant dire qu'ils s'assimilent sans s'assimiler.
C'est cette négation de leur assimilation au milieu, c'est cette perpétuelle mise en doute de leur patriotisme qui a le plus ému les Juifs de France, parce que ces attaques paraissaient à leur raison insensées et à leur cœur outrageantes.
Il serait tout à fait amusant, si la constatation n'en était pas si triste et si l'alTaire n'était pas lourde de haines, de prendre nos concitoyens en perpétuel flagrant délit d'absurdité. Certains prétendent que ce qu'ils détestent dans le Juif, c'est l'étranger. Mais je ne sache pascjue. ilans les salons les plus élégamment antisémites, on soit si exclusivement et si farouchement Français. La société française dans son ensemble me rappelle cette giaiulr tîaiiu' (|ui accueillait dans son cercle, avec inie faveur marquée, un bonhomme suspect qui se présentait comme ca])itaine roumain, et fit une moue glaciale, tout un jour, à quelqu'un cjui voulait lui présenter un polytechnicien du nom de Lévy... Lisez les avis mondains du Gaulois, du Figaro, de VLcho de Paris : vous y trouverez les titres les plus éclatants de la vieille noblesse fran-
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çaise accolés aux blasons les plus hétéroclites de l'étranger. On parle très haut de sang français, de race pure, et, parmi les plus acharnés nationalistes, on échange son nom contre des millions américains et l'on ne rougit pas de mêler au sang bleu de la vieille race le sang doré d'outre-mer... Et cela est très bien porté, puisque ce sont catholiques bien pensants qui s'allient ainsi, de la noblesse au million, fils des preux et filles des dollars, sans souci des frontières. Ceux-là ont donc le privilège de rester Français, quand un Juif de Paris qui épouse- rait une Juive de Genève, de Bruxelles, voire de Strasbourg, est un « cosmopolite »? — Et si vraiment on s'indigne de ce qu'il y a des Juifs au delà comme en deçà, pourquoi ne s'indignerait-on pas de voir aussi dans tous les camps des protestants, et des catholiques ? et qui sont très capables de s'entre- tuer à l'occasion, sans souci de la religion com- mune? On dit même que les aristocraties militaires de pays très étrangers l'un à l'autre, et parfois ennemis, comptent dans leurs rangs des petits- cousins très authentiques, et je crois volontiers qu'il y a plus de rapports de parenté, d'éducation, d'habitudes, par exemple, entre le grand-duc de Mecklembourg, le prince de Galles, le duc de Chartres et le grand-duc Vladimir, qu'entre l'un quelconque de ces messieurs et leurs compatriotes
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d'état populaire, le brasseur de Nuremberg, le batelier de la Tamise, le moujik et le camelot... Nous n'allons pas dire pourtant qu'ils ne sauraient pas très bien, s'il le fallait, charger sabre au poing l'un contre l'autre, pour l'idée du devoir envers leurs patries respectives.
Il convient de remarquer d'ailleurs que sur dix millions de citoyens français, il n'y en a pas deux millions, j'imagine, qui connaissent avec certitude leur fdiation au delà de la troisième ou quatrième génération. Ce que faisait leur bisaïeul, au temps de Louis XV ou de la Révolution, où il habitait, d'où il venait, s'il était Bourguignon ou Normand, Basque ou Piémontais, Anglais, Italien, Allemand, Dupont l'ignore autant que l'histoire de la Révolu- tion de 48 et Durand s'en moque autant que de la Déclaration des Droits. Amusante application du dicton de la paille et de la poutre : tout en suspectant chez les autres l'aloi de leur titre de Français, on n'est pas très sûr de ne pas être un peu moins Français qu'eux. Remarquez même que les habi- tants des villes sont certainement, sinon les seuls, du moins les plus émus par ces querelles, qu'ils se montrent, dans l'ardeur de la dispute, les plus injustes et les plus acharnés, et que c'est eux préci- sément que le doute rendrait plus circonspects s'ils songeaient un seul instant combien leur « natio-
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nalité » est précaire, étant le produit d'éléments hétérogènes que le hasard de la vie sociale a accou- plés sans se demander d'où ils venaient...
Sans doute, il y a cent ans, les Juifs ne comptaient pas dans la nation française, et les noms qu'ils portent sont à eux seuls comme des témoignages historiques indélébiles, des marques extérieures, qui dénoncent au premier venu leur passé d'escla- vage : car ils n'étaient même pas, comme les autres Français, attachés à un seigneur par ces liens de vassalité, de clientèle, qui font du supérieur et de l'inférieur des membres d'un même corps, des collaborateurs, des soutiens réciproques . Ils étaient simplement hors la nation, hors la loi. Leur refuser aujourd'hui la qualité de Français parce qu'ils ne l'avaient pas en 1789, c'est aussi ridicule que si l'on s'avisait de dénier à Mounet-Sully et à Goquelin la possibilité d'être bons citoyens et bons territo- riaux, sous prétexte que les comédiens aussi étaient hors la loi... avant 1789. Et cet illogisme est plus frappant encore dans une « démocratie » qui se grise depuis cent ans de flatteries pompeuses, qui entend dire tous les jours qu'elle a donné la liberté au monde et qu'elle marche à l' avant-garde de l'humanité : « des mots ! des mots! » que tout cela, si la démocratie française, au milieu des parfums de gloriole dont on l'encense, vient faire comme un
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reproche de cette émancipation généreuse à ceux mêmes qu'elle a affranchis.
Il semblerait, d'après les discours et les actes de ces gens, que nul ne saurait être patriote, hors eux et leurs amis. Dans leur parti pris de circonscrire le patriotisme en des limites étroites et de consi- dérer comme de mauvais fils de la patrie française ceux qui ne sont pas de leur club, de leur cénacle et de leur paroisse, ils en arrivent à donner ou à refuser la qualité de Français suivant le caprice de circonstances toutes formelles et contingentes. Ils ignorent sans doute la belle définition de Michelet : « la patrie est une grande amitié », ils ne tiennent pas compte des conditions morales, des lois de l'ha- bitude et de l'éducation, ils suppriment, en somme, ce qui est l'àme même de la patrie. Car, fût-il petit- fils d'Esquimaux et de Soudanais, le bébé qui fait rouler son cerceau sur le gravier des Tuileries, le gosse qui joue à la marelle sur les dalles du bou- levard Richard-Lenoir, quand il aura usé ses pan- talons sur les bancs de la « laïque » ou du « bazar », et chanté, sac au dos, sur la route de Louviers ou de Saint-Xazairo, la chanson des pousse- cailloux entre Pitou et Dumanet battant de l'épaule contre lui, celui-là a quelque chance d'être aussi Français qu'homme de France. J'imagine, après tout, que les royalistes, qui forment une moitié
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du nationalisme militant, ne vont pas jusqu'à renier le cardinal Giulio Mazarini, et que les impé- rialistes qui en forment l'autre moitié ne refusent pas la qualité de Français au lieutenant d'artillerie Napoleone Buonaparte...
Lillustre compositeur à propos duquel on a usé les épithètes les plus « françaises », esprit mousseux comme du Champagne, fantaisie diabolique de Parisien en verve, n'était-il pas Jacques OfTen- bach, juif allemand? Et cet homme, d'esprit français entre tous par l'élégance, la discrétion, l'ironie aimable et fine, ne s'appelle-t-il pas Ludovic Halévy, vieux Français, mais Juif? 11 était Juif, « le chevaleresque Fr anche tti », (i) com- mandant des Eclaireurs de la Presse, qui fut tué à Champigny. Ils étaient Juifs, le sergent Dennery qui périt il y a vingt ans avec la mission Flatters, et le capitaine Braun qui vient de mourir dans la mission Bretonnet. Il était Juif, Eugène Manuel, le poète « de l'École et du Foyer », qui fut si souvent, après la guerre, le chantre ému des malheurs et des espoirs de la patrie... Au même moment qu'on honnissait les Juifs, d'autres hommes étaient portés sur le pavois. L'un, chargé de rendre la justice « au nom du peuple français » et de l'armée française,
(1) Arthur Chuquet, Histoire de la Guerre de iSlO-lSll.
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laisse dévier à l'audience l'aflaire Esterhazj' en aflaire Picquart, ouvre toutes grandes les portes sur la foule tandis qu'on accuse et les ferme brus- quement dès que l'accusé prend la parole pour se défendre. Cela n'est pas juste, et cela n'est pas français. L'autre, accusé d'avoir donné commu- nication de certaines pièces aux juges hors la pré- sence du prévenu ou de son défenseur, nie d'abord énergiquement, puis, acculé, intimidé, tremblant, en une phrase monstrueuse dont les commentateurs illustreront les éditions futures des Provin- ciales, avoue : « ... Je n'ai lu qu'une pièce, mais je n'ai pas dit : il n'a été lu qu'une pièce... Après cette picce lue, j'ai passé le dossier à mon voisin en disant : «Je suis fatigué... » Gela n'est pas franc, et cela n'est pas français. Celui-ci, dans son journal, publiait en caractères gras toutes les affirmations péremptoircs et vides de preuves qui accablaient le forçat, et tronquait misérablement ou interprétait tortueusement tout ce qui pouvait provoquer au doute l'esprit de ses lecteurs. Gela n'est pas loyal, et cela n'est pas français. Celui-là faisait subir au prisonnier h)intain le contre-coup de tous les etforts faits ici pour le sauver, aggravant les doubles cloisons par h»s doubles boucles. Gela n'est pas humain, et cela n'est pas français.
Laissons de côté les cas particuliers. Nous avons
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un témoignage plus général de ce que peut l'édu- cation, de la force inéluctable avec laquelle le contact de la société ambiante et l'habitude de vie preniière transforment les résidus de l'atavisme : c'est précisément ce fait que tous les jeunes gens de la petite, moyenne et grande « juiverie » étaient en train de perdre les qualités d'initiative et d'énergie individuelle de leurs pères. Regardez dans ce monde juif : vous y verrez des hommes mûrs et des vieillards qui, sortis de familles misérables, partis de villages infimes, ont parcouru le monde et tra- versé la vie avec la fièvre d'une inlassable activité — pour faire de leurs fils des hommes de tout repos qui se distinguent le moins possible de leurs cama- rades non juifs, — bons petits élèves au lycée, bons petits employés, bons petits fonctionnaires, régu- liers, rangés et médiocres, qui ne pourront vivre que grâce à la fortune acquise par les parents... et les beaux-parents. Encore une ou deux générations, et tout cela se fondra dans l'universelle torpeur. . . Car c'est une observation qui n'a pas été faite : ces Juifs qu'on vilipende représentaient un peu parmi nous cet esprit anglo-saxon qu'on exalte. Et M. Jules Lemaître, qui a « lancé » le livre de Demolins et le comité Bonvalot, M. Jules Lemaître n'y voit rien! Les Juifs de France, dont le sens naturel s'avivait encore sous les piqûres d'épingle de l'injure quoti-
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dienne, devaient souffrir péniblement de tant dinconséquences. Mais c'était pour eux autre chose qu'une souffrance intellectuelle et théorique : en doutant de leur patriotisme, on touchait peut- être à la corde la plus sensible de leui^ être intime. Les « vieux Français » avaient en effet une excellente raison d'aimer la France : c'est que, sans la France, ils n'étaient rien. S'ils sont quelque chose, c'est à la France de 89 qu'ils le doivent. Et cet attachement à la patrie, où entrait comme élé- ment fondamcntid la reconnaissance pour un bienfait précis, a toujours été très vif jusque chez les plus ignorants et chez les plus humbles. Ils éprou- vaient tous et toujours une fierté un peu hautaine, devant les Juifs étrangers, au récit de quelque odieuse persécution, à dire qu'en France « cela ne se passait pas ainsi », qu'ils étaient égaux aux non- Juifs, qu'ils pouvaient aspirer conmie eux aux plus hautes situations. Je me rappelle une page de J.-J. AVciss, mi peu oubliée peut-être, qu'il écrivit il y a quinze ans au retour d'un voyage en Alsace. Le spirituel et sagace écrivain s'amuse, pour résu- mer d'une façon vivante ses observations sur l'état d'âme de nos concitoyens perdus, à mettre en scène quatre personnages importants de petite ville (i),
(\) J.-J. ^Veiss, Au Pays du Hliin, Cliarpcnlicr, 1886. 32
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qui, réunis au frais dans le jardin de la brasserie, bavardent en vidant des chopes. Le notaire, fils de l'ancien juge de paix, n'aime pas les Allemands, mais il trouve que « tout n'est pas si mauvais dans la loi allemande... elle a bien abrégé les cérémonies dans nos études... » Mathias, le bourgeois, est dans les mêmes dispositions d'esprit à la fois hostiles et conciliantes : «... Sacrés cochons d'Allemands! Ils nous ont tout de même envoyé de Paderborn un excellent juge de paix... » Quant au garde forestier, qui revient du régiment, il reconnaît qu'au bataillon de Jaeger, à Greifswald, on se trouve un peu loin de Bischwiller. « Mais si vous me demandez mon avis en tant qu'Alsacien, on ne m'y a pas traité plus mal que si j'avais été de Poméranie comme les autres. » Restait le Juif. Quand vint son tour de parole, il « regarda prudemment autour de lui, et, baissant la voix, il s'exprima de la sorte : « Et moi, « je les hais ! ils ont augmenté les appointements de « notre rabbi, comme ceux de l'instituteur, du curé « et du pasteur. Oh ! ils sont habiles et ils font tout « ce qu'ils peuvent pour séduire et mettre de leur « côté les chefs de file du peuple alsacien. Mais moi, « ils ne me payent pas comme mon rabbi, qui tâche « à m' enjôler. Je ne me ferai jamais à eux. Vive la « France ! Vous m'amusez, monsieur Mathias, avec « la justice du juge de paix. C'est une politique
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«. qu'ils ont pour nous amadouer... J'ai trimé long- « temps ; j'ai maintenant du bien; je voudrais faire a quelque chose de mes fils... Comment?... Si mon « fils cadet, qui est toujom'S dans les livres, travail- « lait pour être professeur à l'Université de Stras- « bourg ou de Heidelberg, quand même il aurait « toute la science du monde, les professem's refu- « seraient de voter pour lui; le Rector magnificus « et le curateur diraient : On ne peut pas, cest un « sémite. — Quel baragouin ! Sémite ! Leurs phi- « lologues ont inventé ce grimoire. Je vous demande « si, du temps de France, on entendait parler de « philologue et de sémite. Tous Français, en France ! « Tous également de la société quand on était bien « élevé... Est-ce que le Bezirks-Praesident de la « Basse-Alsace ne nous a pas retranché la subven- « tion que le département avait toujours donnée à « notre orphelinat de Strasbourg? Il nous a dit : <( Pourquoi le gouvernement allemand payerait-il « les frais d'apprentissage de vos orphelins? ils « n'ont pas plutôt seize ans qu'ils laissent l'Alsace « pour aller travailler à Nancy, à Épinal, à Paris. — (( Eh bien I après? Ces jeunes gens font bien de « s'en aller... A Paris, le Juif est l'égal de tout le « monde... »
Et en fait, je sais de ces Israélites d'Alsace des li'aits de délicatesse patriotique et de fidélité tenace
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qui mériteraient d'être contés. Et je sais quelle amertume les vieux sentent remonter au cœur quand ils repassent aujourd'hui, aux vacances, la frontière nouvelle, quand ils revoient les villages de leur enfance, inconnus au bon temps d'alors, aujourd'hui lugubrement célèbres, les Froeschwiller ou les Wissembourg, — car la botte ennemie est figée là et des ossements français ont durci cette glèbe. Et je sais des pèlerinages touchants qu'ont faits les jeunes pour revoir, guidés par les souvenirs des pères, ces coins de village, ces vieux quartiers de ville où l'on avait été si heureux du temps fran- çais. Et maintenant, toujours «peuple » jusqu'aux moelles, malgré les injustices, les haines et les ava- nies, ils ne peuvent pas entendre sans ce frisson qui hérisse la peau et agace les nerfs, avec la vision lointaine de la flèche de grès rose, le tintamarre de « Sambre-et-Meuse » ou de « Sidi-Brahim » (i). Quant aux autres, ceux que les çieux Français suspectaient, il a bien fallu réfléchir et comprendre qu'ils pouvaient être Français quand même, pour
(1) Ces Israélites d'Alsace — sur lesquels j'insiste parce que ce sont eux qui, pour certaines particularités tout extérieures, ont prêté le plus à la ( blague » et à la calomnie, et qui en ont le plus souffert — sont toujours, même dispersés à travers le monde, restés Français avant tout, nerveusement et bruyamment Français. Par- courez les listes des Sociétés Alsaciennes-Lorraines qui se sont constituées un peu partout après la guerre, et demandez à Dérou- léde s'ils ne s'étaient pas enrôlés en foule, lors de la fondation, dans sa Ligue des Patriotes.
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des raisons analogues et avec autant de sincérité. Poursuivis, suspects, haïs, traqués dans leurs pays, ils étaient venus vers la France parce que la France, disait on, était accueillante et généreuse. Et en effet, pendant de longues années, ils purent croire qu'on ne leur avait pas menti. Et ils aimaient la France du fond du cœur, comme les naufragés aiment la grève hospitalière, comme les hommes ont toujours aimé le pays qui leur donnait, quand ils y arrivaient tremblants des périls de la persécu- tion et fatigués des routes d'exil, la sécurité et la paix. Il y a même, dans l'histoire de notre pays, un exemple qu'il ne serait pas malséant de rappeler aujourd'hui. Au dix-septième siècle, quand la pas- sion de l'unification à outrance, surexcitée encore par les adiurations intéressées de prédicateurs plus catlioliques que chrétiens, eut amené le Roi à signer la révocation de l'Édit de Nantes, les Français pro- testants durent chercher ailleurs un pays adoptif qui leur fût moins inclément que le pays de leurs pères. Recueillis j)ar le margrave de Brandebourg, ils furent pour lui des sujets reconnaissants et loyaux, ils se donnèi^nt corps et àme à leur nou- velle patrie, ils l'aimèrent avec d'autant plus de fer- veur sans doute qu'il se mêlait à leur amour une sorte d'amertume à l'égard des frères d'autrefois qui n'avaient plus voulu d'eux, et peut-êtro un âpre
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désir, très humain, de mettre en valeur avec plus d'énergie chaque jour toutes leurs qualités d'hommes et de citoyens, pour provoquer chez leurs persécuteurs, en même temps que le remords d'un crime, le regret d'uamauvais calcul. Eh bien! pour- quoi tous ces Juifs chassés de Russie, de Pologne, de Roumanie, n'auraient-ils pas aimé, n'aime- raient-ils pas la France qui les accueille, comme les Français chassés il y a deux siècles par l'aberration religieuse aimèrent, de reconnaissance d'abord, puis d'amour, le pays qui les faisait siens ? Tel jeune médecin, Juif d'Autriche, réfugié en France et qui fait honneur à nos laboratoires, a d'autres raisons, plus profondes et plus conscientes, d'aimer la France, que beaucoup de braves gens qui se sont donné seulement la peine facile d'y naître et le plaisir également facile d'y crier Vwe V armée! Le petit Juif d'Oran qui, du fond de son échoppe, à la clarté douteuse de sa lampe de pauvre, rêve, en préparant ses examens, à la gloire d'être un jour officier français ou ingénieur français, celui-là se fait de la France une idée plus haute, plus con- forme à son rôle traditionnel, plus digne d'elle, que les massacreurs des tramv^ays d'Alger....
J'ai pu montrer que la « suprématie des Juifs » n'est qu'un mot, qu'on exagère en parlant de leur
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solidarité, qu'on calomnie en niant leur patrio- tisme, — et je n'ai peut-être convaincu personne, j'entends de ceux qui ont une opinion contraire. Même si leur conviction est ébranlée par ces rai- sonnements, nos adversaires n'acquiesceront que du bout des lèvres, comme ces timides auxquels, après avoir plaidé, discuté, insisté pendant des heures, on arrache enlin un engagement contraire à leurs plus chères routines, et qui, dès qu'on a tourné le dos, se ressaisissent et vous dépêchent un billet embarrasse pour se rétracter. — Oui, vous avez raison, tout ce que vous dites est juste... Mais ce sont des Juifs, et je me délie... C'est le sans dot, c'est le tarte à la crème, l'éternel refrain, tenace, obstiné, absurde, de ceux qui n'ont ni raisons, ni raison... Le vieux Démos a l'imagi- nation surexcitée, le cœur et la raison pervertis par une passion — la nmsiijuc militaire. — et par une haine — le Juif, — cl la (|ucstion s'étant un jour, devant lui, grâce à des sojdiismes habiles, posée entre 1' « Armée » et un certain Dreyfus, il ne lui était plus possible d'être juste.
C'est que son sentiment tient à des racines pro- fondes : d'abord hi haine de l'homme asservi par une vieille discipline intellectuelle, morale et sociale, contre celui qui, plus indépendant, plus capable d'initiative et d'énergie, plus désireux
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d'arriver à quelque chose sur cette terre, cherche à « réussir » avec plus de persévérance et d'ingénio- sité ; la haine aussi de celui qui mène péniblement une vie médiocre contre un groupe d'hommes, dont beaucoup, pauvres aussi à l'origine, sont parvenus à l'aisance, et dont les noms, très significatifs, ne lui permettent pas d'ignorer Torigine et la religion ; le besoin de ne pas regarder en soi, de ne pas cher- cher en soi les causes du mal et les possibilités de remède, mais, directement, commodément, d'ac- cuser les autres, de jeter la responsabilité de son mal personnel et du mal social sur un homme ou sur un groupe d'hommes : cela soulage délicieuse- ment la conscience : c'est la faute à Voltaire — c'est la faute à Rousseau — c'est la faute aux Juifs, — et, quand ces idées ont pénétré dans son esprit, l'hon- nête ouvrier qui gagne cinq ou six francs par jour s'imagine qu'il serait patron millionnaire depuis longtemps si les Rothschild étaient toujours restés dans le ghetto de Francfort.
Mais il y eut aux violences de la dispute une raison plus profonde et plus intime encore. L'af- faire Dreyfus n'est peut-être qu'un incident d'une lutte très vieille — vieille comme la France. Augustin Thierry, Taine, Michelet l'ont répété : en ce pays plus peut-être qu'en tout autre subsiste l'antagonisme entre les conquérants et les conquis,
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entre les seigneurs qui pendant des siècles furent les maîtres, et les humbles qui pendant des siècles ne vécurent que par et pour les seigneurs. Brisés par 89, les premiers ne se sont jamais consolés de leur chute. AlTranchis et exaltés par 89, les seconds nont jamais satisfait complètement leur désir de liberté absolue. Parmi les descendants de la vieille noblesse puissante et riche, les uns ont conservé à travers les révolutions politiques et économiques leurs fortunes intactes. Ils possèdent maison de ville et maison des champs, des arrondissements entiers, des mines entières, des domaines infinis en France et à l'étranger, et le chifTre représentatif de leurs biens ne serait pas moins stupéfiant pour limagination des petits bourgeois et des prolétaires qne celui de la fortune du juif Rothschild. Mais s'ils ont encore la richesse, ils n'ont plus tout à fait le pouvoir : d'autres puissances se sont élevées à coté de la leur, nées de rien, et ils voient avec regret ces puissances roturières, puisque par leur seule existence, elles diminuent l'importance de la leur, et que sur elles le « privilège de ranti(iuo noblesse », la « pureté du sang », le « long dévouement aux rois », l'éclat du titre ne leur assurent plus qu'une supériorité très vaine et très illusoire. Ils étaient les premiers jadis, même pauvres : aujourd'hui, même riches, ils ne sont plus les premiers de droit. Dans
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JUIFS
la vie ordinaire, les nécessités politiques et sociales, les relations mondaines, la communauté des habi- tudes et des opinions, ont pu, entre catholiques, atténuer certaines aversions — quoique le feu couve toujours et que les moindres flammèches d'une dis- cussion un peuvive risquent de rallumer l'incendie... Mais les chances de désastre sont beaucoup plus nombreuses entre catholiques et juifs. C'est que, même — ou surtout — dans le « grand monde » où semblent fraterniser grands juifs et grands chré- tiens, ceux-là sont pour ceux-ci, par le seul fait de leur existence, je le répète, le symbole de la grande commotion qui a élevé les uns et abaissé les autres. Les Juifs auront beau s'enfler pour prendre un air d'ancien régime : ils sont la démocratie, le produit de la Révolution. Ajoutez que ce Juif, même baron et vivant de la vie élégante du Faubourg, échappe « par définition » au souvenir d'antiques traditions ^qui sont une consolation pour la noblesse et par lesquelles les nobles même déchus tiennent toujours les « parvenus » de leur monde : le souvenir de la tutelle ancienne, des relations de suzerain à vassal, de cette soumission dont l'Église pendant des siècles inculqua la nécessité aux âmes des fidèles, traduisant ainsi dans le langage social l'idée sublime de résignation pour en faire un procédé très pra- tique de gouvernement. Enfin l'antisémitisme con-
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sti tuait pour eux un moyen facile de se refaire une vertu en rejetant sur un bouc émissaire la respon- sabilité de tous les crimes et de toutes les hontes, de diminuer leur impopularité en spéculant sur celle des autres, et de montrer du doigt d'autres inso- lentes fortunes pour que les leurs échappassent peut-être plus aisément à l'envie publique.
Mais si ceux qui possèdent avec un nom illustre les moyens pécuniaires d'en soutenir dignement l'éclat selon l'honneur du monde, voient avec cette mauvaise humeur des hommes nouveaux se tailler une place à coté de la leur, quels sentiments de ran- cuneuse et basse jalousie doivent fermenter dans l'âme des nobles anémiés et ruinés ! Les biens des ancêtres, depuis un siècle, ont fondu ; la famille s'est divisée à l'infini, et la fortune avec elle : l'un, pour se relever, a fait des spéculations malheu- reuses, l'autre, pour se distraire, a dépensé au jeu et aux femmes plus d'argent cpi'il ne convenait. Les ressorts tlu corps et de l'àme se sont détendus dans la fête ou dans l'inertie. Et maintenant les jeuues végètent, bienheureux d'accepter encore quelque fonction administrative ou militaire à dix louis par mois. Et si l'on a été obligé, pour subsis- ter quand même, de vendre à quelque Juif parvenu, mais qui n'était pour rien dans la débAcle. une chasse, un domaine, des collections précieuses,
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avouez que l'injure est trop tentante, et qu'il fau- drait, pour observer la dignité du silence, une trop belle âme.
Voilà par quel processus psychologique et quelles modifications sociales les « aristocrates » ont été naturellement antisémites, entraînant avec eux l'ar- mée, le haut clergé, la haute finance catholique, tout ce qui veut se rapprocher de la noblesse, épouser ses traditions, ses préjugés, ses passions, ses modes, comme pour profiter de l'antiquité de sa gloire, — tout ce qui a toujours vécu du principe d'autorité, et veut aujourd'hui, si ébranlé soit-il, le ressusciter contre le Juif. En face d'eux alors les autres se sont levés, et non pas seulement ceux qui au principe d'autorité absolue opposeraient volontiers le prin- cipe de liberté absolue, mais ceux qui simplement n'acceptent pas sans discussion et sans examen le mot d'ordre, l'opinion hiérarchique, l'interpréta- tion traditionnelle, tous ceux qui regrettent peut- être la tranquillité d'âme et de conscience que donne la Foi, mais qui ne se résoudront jamais à étrangler en eux la Raison. Le jour où le capitaine Alfred Dreyfus reçut l'ordre de se rendre au ministère de la guerre, le i5 octobre 1894, en tenue civile, pour une séance d'inspection générale, ce n'était rien qu'une mauvaise petite querelle de bureaucrates jaloux, — ce n'était que les deux moitiés de la
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Georges Delahache
France qui se détachaient Tune de l'autre, le réveil
furieux, au grand jour, de deux intérêts et de deux
esprits éternellement en lutte sourde, et le <r beau
tapage » rendu plus inévitable et peut-être avancé
de cinquante ans.
* * *
Quand, deux heures après l'arrestation du capi- taine, le directeur du Cherche-Midi lalla visiter, il le trouva « tout bouleversé dans sa chambre : le ca- pitaine Dreyfus avait l'air d'un fou, les yeux san- glants et, à mes premières paroles, il ne répondit que par des sons rauqucs»... (i) Il se frappait la tête contre les murs, il tournait « comme un lion en cage » (2), ahuri, fou de douleur et de surprise, cher- cliant, ne comprenant pas...
Cette rage folle du prisonnier contre les murs de sa prison, c'était par avance comme un symbole des colères également légitimes et naturelles, également insensées et impuissantes, qui devaient soulever à plusieurs reprises, entre l'incidont Schourer-Kestner et la condamnalion de Rennes, les âmes généreuses et justes. Loi'sque le Président Delegorgue laissait tomber de sa voix pale, avec la conscience d'une
(1) Disposition du ooniinandant Foi-zinclli dcvanl la Cour de Cas- sation, le 2-1 déccnibrc 189N.
(2) Lcllrc du capHainc Dreyfus à sa femme, décembre 1894.
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JUIFS
autorité tranquillement brutale, ces mots : «La ques- tion ne sera pas posée » ; lorsque M. Cavaignac, dans son cabinet ministériel, tenant devant lui le colonel Henry désemparé, eut la discrétion de ne pas pousser l'interrogatoire plus loin qu'il ne con- venait aux désirs secrets d'un état-major embar- rassé, — ou, au sortir de cet entretien, l'adresse de n'en communiquer aux agences qu'un compte rendu qui suffit à expliquer l'arrestation d'Henry, mais non pas à expliquer sa conduite ; lorsque, par des sentiments de dignité et de réserve d'ailleurs expli- cables, les juges de Rennes se refusèrent à inter- roger Schwarzkoppen, et que Schwarzkoppen, non interrogé, décida de ne point parler, — nous avons tous compris, atterrés, à quelle triste impuissance est réduit l'homme qui veut savoir en face de l'homme qui ne veut rien dire, et frémi de rage devant cette main de plomb de l'Impossibilité Maté- rielle qui, immanquablement, s'abattait sur la Vérité chaque fois que, penchée en avant, la Vérité allait faire le saut décisif.
Les Juifs sont et demeurent citoyens français. Si les Juifs de France savent comprendre qu'ils ont commis, par le seul fait d'avoir raison, une faute qu'on ne pardonne jamais; qu'ils ne peuvent pas plus compter qu'auparavant sur l'équité bien-
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veillante de leurs concitoyens, qu'ils doivent être plus rigoristes envers eux-mêmes que leurs plus âpres adversaires, et qu'enfin ils sont condamnes à la vertu, comme les protestants du dix-septième siècle, comme les jansénistes, comme toutes les minorités persécutées, alors ni Tépilepsie de M. Drumont et de M. Rocliefort, ni la sophistique de M. Maurras et de M. Lemaitre ne les empê- cheront de vivre leur vie en France. Car leur cause est. qu'on le veuille ou non. une cause essentiellement française : quand, parlant de l'Af- faire Dreyfus, on disait que la France avait son cas de conscience, que voulait-on dire, sinon que l'âme de la France était disputée entre une passion et une idée, entre un préjugé et un principe, entre un caprice de démocratie soupçonneuse et jalouse, et ce rôle de justicière qu'elle se vantait d'avoir tenu dans l'humanité? Les Juifs sont les Armé- niens de l'Europe. Ils sont, devant une sorte d'absolutisme démocratique dont la « loi de dessai- sissement » a été la plus significative et la plus odieuse manifestation, ce qu'étaient, devant l'abso- lutisme monarchique, les hommes de 1789. Ils sont ce qu'est depuis 1S71 la France elkvmème. Ils représentent, en face de la Force et du Nombre, l'inéluctable Droit.
L'AFFAIRE HERVÉ
On peut à présent publier qu'il y a longtemps que l'affaire Hervé est finie. Elle est finie du jour où M. Gustave Hervé, qui était professeur, mit les pieds dans les salles de rédaction de la Petite République.
Le soir de la séance où le Conseil Supérieur de l'Instruction publique avait condamné Hervé, celui des juges qui depuis le commencement de l'affaire et dans les débats même avait défendu l'accusé avec le plus de patience exacte, avec le plus de sérieux, avec le plus de sûreté, quittant la séance, rencontra M. Gustave Téry.
— Eh bien ? demanda Téry.
— Eh bien il est condamné, et vous pouvez vous vanter d'y avoir contribué pour beaucoup.
— Tant mieux, répondit Téry, c'est ce que nous voulions.
Puisque nos États-Majors continuent à nous faire battre d'un cœur léger, puisque dans cette aÛ'aire, où tant et de si grosses libertés se jouaient, M. Gustave Téry s'est fait général en chef à trente ans et dictateur, quand nous aurons siibi la dernière défaite, nous lui demanderons le compte qu'il nous doit. Quand la dernière cour de justice aura rendu la dernière sentence, nous dirons tout ce que nous savons de l'affaire Téry.
Nous publions ci-après les articles de Hervé qui nous restaient sur le marbre.
Gustave Hervé
A BAS LA GUERRE
Une délégation d'ouvriers anglais, représentant plusieurs centaines de syndicats et de coopératives, a été reçue à la Bourse du travail de Paris par plu- sieurs milliers de travailleurs français. Les ouvriers anglais venaient déclarer à leurs camarades français que malgré les excitations de la presse chauvine doutre- Manclie il y a là bas, de l'autre côté du détroit, bon nombre de travailleurs qui détestent la guerre et qui n'éprouvent pour le reste du prolétariat que des senti- ments de fraternité. Ces bonnes et réconfortantes paroles ont été acclamées comme elles le méritent.
C'est mi signe des temps nouveaux, qui sont proches, que cette nausée de sang qui saisit la partie la plus saine et la plus consciente du prolétariat universel, au moment précis où nos classes dirigeantes, celles de France, d'Angleterre et des autres pays, commettent au Transvaal, en Chine, aux Pliilippines, au Soudan et ailleurs les atrocités que vous savez. « Assez de sang ! à bas la guerre ! » voilà ce que signifie cette simple et touchante démarche d'une partie du prolétariat anglais î
Un jour viendra, chacun le pressent aujourd'hui, où les prolétaires ne se '.-ontenteront pas de ces manifes- tations élo(juentes, mais platoniques. _
Un jour viendra où quand des troupes de soudards partiront pour aller égorger des Boers, des Chinois ou des nègres, sur leur roule, à chaque station du chemin de fer, jusque sur le quai du port d'embarquement, les travailleurs organisés et conscients leur crieront à la
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NOS INTERETS EN CHINE
face : « A bas la guerre ! Vivent les Chinois! Vivent les Boers ! »
Un jour viendra où les travailleurs, au lieu de faire seulement la grève pour défendre leurs salaires, la pro- clameront pour entraver le départ de ces expéditions de flibustiers, et où les chauffeurs et mécaniciens des paquebots refuseront de conduire sur les champs de bataille asiatiques ou africains cette triste chair à canon.
Un jour viendra où, à la menace d'une déclaration de guerre en Europe, dans tous les pays le prolétariat se dressera et criera à la face de ses maîtres : « Si vous déclarez la guerre, nous commençons la guerre civile, la Révolution sociale ! S'il faut risquer sa peau, s'il faut faire la guerre, nous ne la ferons pas aux prolétaires des autres pays, nos frères; nous la ferons à la classe qui nous exploite I »
Ce jour-là, la guerre de nation à nation aura vécu.
Et quand ce jour arriver a-t-il ?
Il arrivera, prolétaires des champs et des villes, quand vous le voudrez, quand une minorité énergique se trouvera parmi vous qui le voudra résolument.
NOS INTÉRÊTS EN CHINE
Ouvrier français, les journaux et les gens bien pen- sants te diront :
— Allons en Chine; obligeons les Chinois à nous laisser construire chez eux des voies ferrées, et exploi- ter leurs mines. Plus nous introduirons en Chine de matériel de chemins de fer, plus nous importerons de rails, de locomotives, de machines de toutes sortes,
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Gustaçe Hei'çé
plus lu auras de travail à l'usine, plus tes salaires s'élè- veront.
Et moi je te dis :
— Il y a là-bas, en Chine, 400 millions d'habitants habitués à se contenter pour toute nourriture d'une poignée de riz et d'une pincée de thé ; un salaire de quelques sous peut les faire vi>Te; les capitalistes d'Europe, s'ils s'établissent en maîtres là-bas, y trou- veront une main-d'œuvre à ion marché, à vil prix. Ils bâtiront là-bas des usines qui, avant peu, inonderont les marchés d'Europe de produits à bon marché : machines, outils, tissus. Et les manufactures d'Europe, tuées par la concurrence, se fermeront peu à peu; et les chômages commenceront pour toi et les maigres salaires. Ouvrier français, veux-tu que la France fasse la guerre aux Chinois?
Paysan français, les journaux cl les gens bien pen- sants te diront :
— C'est ton intérêt aussi que la France se crée des débouchés en Chine ; plus les gros financiers français et les gros manufacturiers français seront riches, plus les ouvriers dos villes auront du travail et seront à l'aise, plus le bien-èlro général sera grand et le lien avec.
Et moi je te dis :
— Les gros usiniers et les gros linanciers peuvent s'enrichir et tu n'auras pas un sou de plus en poche. Une guerre en Chine, loin de t'enrichir, ne pourra qu'augmenter les inqxMs, déjà si lourds, qui pèsent sur toi ; toutes les guerres coûtent cher, toutes finissent par des emprunts et des augmentations d'impôts. Ne le Irouves-tu pas déjà assez, chargé? Paysan français, veux-tu que la France fasse la guerre aux Chinois?
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EMBARQUEMENT POUR LA CHINE
Ouvrier français, paysan français, les journaux et les gens bien pensants te diront :
— La France, seule des grandes nations, ne peut pas se désintéresser de la question de Chine ; si les autres s'agrandissent là-bas, elle doit aussi réclamer sa part; la France doit tenir son rang dans le monde ; noblesse oblige.
Et moi je vous dis :
— Quand les troupes européennes auront vaincu les Chinois, les gouvernements anglais, russe, allemand, français, japonais voudront chacun avoir les meilleurs morceaux du gâteau ; ils ne se mettront pas facilement d'accord et alors ils se battront ; tôt ou tard, soyez-en sûrs, peut-être bientôt, ces affaires de Chine amèneront de terribles guerres en Europe, et c'est vous qui, à votre tour, serez conduits à la boucherie ? Ouvrier français, paysan français, voulez-vous que la France fasse la guerre aux Chinois ?
Donc, dimanche, on embarquait à Marseille de la chair à canon pour l'abattoir chinois. Ils étaient là quatre cents malheureux à qui, dès leur bas âge, dès l'école primaire, on a dépravé le sens moral en exaltant devant eux tous les traîneurs de sabre, genre Napo- léon, qui ont ensanglanté l'Europe sous l'uniforme fran- çais; à dix-huit ans, ils se sont enrôlés comme engagés volontaires dans les troupes de la marine pour imiter, selon leurs moyens, ces héros du vieux temps; à moins que ce ne soient tout simplement de pauvres prolé- taires, ignorants et inconscients, qui, crevant de faim chez eux, sont entrés à la caserne, qui leur procurait du moins une pitance régulière. A leur tète, quelques dou-
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Gustave Hervé
zaines d'officiers, tous plus décorés et plus empanachés les uns que les autres, qui ont embrassé la noble profes- sion des armes, pour les mêmes motifs, ou plus souvent encore pour avoir un métier honoré, un uniforme bril- lant et bien vu des femmes.
Vous croyez peut-être qu'on les a embarqués dis- crètement, sans bruit, de nuit, comme des bourreaux qui vont exécuter la sale besogne de mettre à la raison des gens qui ne sont pas dans leur tort? Pas du tout. Toute la ville était en fête en leur honneur; les femmes leur jetaient des paquets de tabac et de cigarettes; les lîonnnes hurlaient, avec leur accent méridional, de for- midables « ^'ive l'armée ! » Le président de la Répu- blique lui-mùme, assisté du ministre de la marine, s'était dérangé de Paris exprès pour leur porter les adieux du pays, et quels adieux I II parle aussi bien que Tempereur Guillaume, notre président I Le refrain que le kaiser allemand avait entonné au départ des troupes allemandes, avec des paroles féroces (jui ont scandalisé tant de gens, l'auguste Loubet l'a repris d'un air plus paterne, mais au fond il n'a pas tenu un autre langage: lui aussi est venu nous parler de nos droits violés! des lois essentielles de la civilisation violées par les Chinois! lui aussi a éprouvé le besoin d'exciter à la vengeance ces soudards (pii ont pourtant si peu besoin d'être excités à la violence. « Ils ne reviendront pas, s'est-il écrié, sans leur avoir intligé un châtiment exemplaire.» Seul, au milieu de tous ces égarés, le maire socialiste de Marseille, le citoyen Tlaissières, est venu faire entendre quelques paroles de vérité et d'hu- manité, mais avec quelle discrétion et quelle timidité encore!
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EMBARQUEMENT POUR LA CHINE
Avec la candeur immense et la grosse naïveté que nos lecteurs doivent commencer à me connaître, j'avais rêvé autre chose, j'avais rêvé, dans la bouche du pre- mier magistrat de la République française, un langage autre cpie celui de l'empereur allemand. J'avais rêvé qu'il tiendrait aux troupes à peu près ce langage: «Mes enfants, nos pères ont eu de graves torts envers les Chinois ; ils ont commis contre eux de grands crimes ; ils se sont introduits chez eux avec effraction, à main armée, et Us les ont violentés. Les Chinois ont lini par se révolter contre nos procédés; la vérité m'oblige à confesser que leur insurrection est sainte et légitime.
« Dans leur légitime colère, ils assiègent à Pékin l'ambassade française, où il y a des hommes et des femmes qui ne sont pas responsables, plus que nous, des brigandages de nos ancêtres. Vous n'allez là-bas que pour les déli\Ter.
« Le gouvernement de la République est d'ailleurs en pourparlers pour obtenir un sauf-conduit efficace pour nos nationaux. En revanche, nous nous engagerons à ne plus entrer en Chine contre la volonté des habitants ; le gouvernement de la République espère de cette ma- nière rendre votre intervention inutile et vous épargner la triste besogne de combattre contre des gens qui ne font que se défendre contre nos violences.
« Si par malheur nous ne réussissions pas à éviter un conflit armé, souvenez-vous que même en Asie vous devez respecter la \ie des femmes et des enfants, sou- venez-vous que vous luttez contre des hommes envers qui nous avons de graves torts. »
A défaut du chef attitré de la bourgeoisie, je rêvais que ce serait le maire de Marseille, l'élu du parti socia-
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Gustave Hervé
liste, qui donnerait à la France et au monde entier une grande Icron de morale internationale. Je rêvais qu'il s'abstiendrait de paraître dans le cortège officiel et qu'il expliquerait à ses électeurs son attitude dans une proclamation conçue à peu près ainsi : «Citoyens, le parti socialiste, le grand parti des opprimés, qui rêvent d'établir ici et partout le règne de la justice sociale, ne saurait admettre que sous prétexte de civilisation les armées de la République obligent le peuple chinois à accepter par la force nos produits et nos mœurs.
« Il n'éprouve que de la pitié et de la honte pour les machines humaines qui vont là-bas, par ordre, fusiller des Chinois qui sont chez eux, comme sur un ordre de leurs chefs ils fusilleraient impitoyablement n'importe lequel de vos camarades en grève.
« La municipalité de Marseille s'abstiendra donc de paraître dans le cortège officiel.
« Elle invite les socialistes marseillais à crier sur le passage des soudards : a Vivent les Chinois ! A bas la « guerre I »
Hélas ! ce n'était que des rêves î J'oubliais que M. Flais- sières, qui est un homme arrivé, devait parler et agir avec toute la réserve et toute la prudence des gens arrivés, et qu'il n'aime pas l'esclandre. J'oubliais que M. Loubet, qui est plus arrivé encore, n'a qu'une ambi- tion : se maintenir en paix à l'Elysée, en désarmant les nationalistes par ses avances; j'oubliais qu'il n'allait à Marseille que pour leur faire sa cour, pour obtenir du baron Chrisliani (ju'il respecte désormais son chapeau, pour obtenir surtout des oHiciers de Monlélimar qu'ils ne recommencent pas à pisser en corps contre sa maison.
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AU CONSEIL GÉNÉRAL DE L'YONNE
Notre Conseil général est composé de radicaux pour qui toute la question sociale se confond avec la ques- tion cléricale. Un radical, par le temps qui court, c'est tout simplement un anticlérical, quelquefois même c'est tout au plus un mangeur de prêtres. Enlevez au clergé le droit d'enseigner, expulsez les congrégations, et vous verrez que tout ira pour le mieux dans la meilleure des républiques : voilà toute la solution radicale! Ces réflexions me sont suggérées par la dernière manifes- tation anticléricale de notre Conseil général. Pom' nos conseillers, la seule cause de la guerre de Chine, ce sont les missionnaires : donc, qu'on laisse les mission- naires se débrouiller comme ils pourront avec les indi- gènes qu'ils veulent convertir et qu'en aucun cas on ne leur prête main-forte pour leur propagande.
« Considérant que la guerre actuelle prend le carac- tère des guerres de religion qui sont la honte de l'huma- nité et que le poids le plus lourd est supporté par la démocratie qui paie de son sang et par des impôts dis- proportionnés le fanatisme et l'avidité des missionnaires, le Conseil demande que les missionnaires soient laissés à eux-mêmes et chassés de toutes les colonies fran- çaises où ils sont au milieu de populations crédules un élément de troubles et de discordes, encore plus dan- gereux que pour la métropole. »
Parfait! Que les missionnaires, qui sont souvent de très braves gens et des gens très braves que je respecte malgré leur crédulité, aillent dans les pays lointains à leur corps défendant. Ils prétendent — et beaucoup
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disent vrai — qu'ils ne craignent pas le martjTe; si dans leur apostolat ils le rencontrent, ehl^ien! qu'ils aillent au ciel tout droit, nous n'y voyons aucun incon- vénient, mais de grâce, qu'ils meurent en paix et ne viennent pas nous demander ni notre argent ni notre peau pour les sortir du pétrin ! Là-dessus, nous sommes tous d'accord avec le Conseil général.
Mais vraiment c'est se moquer du monde que d'attri- buer aux missionnaires toute la responsabilité de la crise actuelle! Voyons! l'ceuvre des missions catho- liques en Chine date du seizième siècle et les guerres contre les Chinois datent tout au plus du milieu du dix- neuvième siècle! Ainsi, pendant trois siècles, les mis- sionnaires ont sillonné la Chine, fraîchement accueillis, parfois martyrisés, sans que jamais l'ancienne monar- chie ait songé à intervenir. El vous croyez sérieusement que c'est en notre siècle d'incrédulité croissante que les gouvernements modernes auraient volé au secours des pauvres martyrs ! Allons donc ! c'est une mauvaise plaisanterie.
La protection des missionnaires n'a été pour eux qu'un prétexte d'intervention : si on n'avait pas eu celui-là on en aurait trouvé dix autres. La vraie cause de cet enthousiasme subit des gouvernants de l'Europe moderne à voler au secours des missionnaires et à les venger, c'est tout simplement l'arrivée au pouvoir, depuis un siècle, de la bourgeoisie capitaliste, mal- tresse de la grande industrie, du grand commerce et de la plupart des grands journaux quotidiens. Sous le régime de concurrence acharnée qui nous étreint, il faut à nos maîtres des débouchés lointains pour leurs pro- duits manufacturés, créés à vil prix par le machinisme
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AU CONSEIL GENERAL DE L YONNE
moderne ; il leur faut de la matière première à vil prix pour fabriquer à bon marché et soutenir la concurrence de leurs rivaux; alors, ces messieurs saisissent toutes les occasions — quand ils ne les font pas naître — d'étendre par la force leur champ d'exploitation : les guerres de Chine n'ont pas d'autre raison. Elles ont donc pour cause profonde le rég-ime actuel de produc- tion, régime de concurrence meurtrière pour tous, régime de lutte à outrance entre les producteurs, maîtres et ouvriers, régime de lutte à main armée pour l'ouverture de nouveaux marchés. Rien ne fait mieux sentir l'urgence d'une véritable organisation du travail que ces continuels actes de brigandage qui sont la con- séquence fatale du désordre et de l'anarchie du mode de production actuel.
Mais ces actes de brigandage seraient beaucoup plus difficiles à perpétrer, si la conscience publique n'était pas empoisonnée par une religion aussi imbécile et aussi sanglante que la religion catholicpie, je veux dire la nouvelle religion des peuples modernes la religion de la i^atrie. Cette religion que l'enfant apprend à l'école et que les journaux bourgeois entretiennent dans l'âge mùr, enseigne cette stupidité que tous les Français forment une grande famille, qu'il faut aimer et défendre tous les membres de cette grande famille, que leurs intérêts sont communs, qu'ils ont un patrimoine com- mun de gloire à défendre, qu'il faut toujours être prêt à mourir pour l'honneur du drapeau et autres balivernes; qu'il nous faut tenir notre rang dans le monde — sans doute notre rang parmi les peuples de proie. Il n'y a plus, après cette belle éducation, qu'à afl'ubler nos glo- rieux soldats et leurs illustres chefs de culottes aux cou-
Gustave Herçé
leurs criardes, de plumets tapageurs : après avo grisé la vue par des exhibitions carnavalesques, il ne s'agit plus que de flatter Toreille par des musiques, trompettes, cymbales et tambours; quand on a ainsi inculqué, par tous les sens, par tous les pores, le respect et l'admiration de l'armée, les maîtres n'ont plus qu'à l'aire un signe, quand leur intérêt est en jeu ; les soudards auxquels ils ont mis une arme meurtrière à la main sont prêts à toutes les sales besognes : fusillades d'ouvriers et d'ouvrières désar- més comme à Fourmies et au François, extermination de nègres et de Chinois coupables de se défendre contre leur invasion.
Et les mères dont on envoie les fils aux boucheries lointaines de hurler «Vive l'armée»! Et les ou^Tiers contre (jui les mêmes soldats tireront demain si on lem* en donne l'ordre, de hurler «Vive l'armée»! Et le Conseil général de l'Yonne — radical naturellement — d'envoyer à nos héroïques soldats qui viennent d'entrer à Pékin l'expression de son aU'eclion et de son admi- ration. Pouah!
A QUOI SERVENT LES ARMÉES PERMANENTES
Nous connaissions (h jà luni des façons d'employer l'armée :
Nous connaissions l'armée que nos maîtres lancent sur les nègres désarmés ou les jaunes pacifiques, pour leur voler leur pays, quand ils ont besoin de se créer de nouveaux débouchés ou de nouveaux marchés pour leur commerce;
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A QUOI SERVENT LES ARMEES PERMANENTES
Nous connaissions l'armée, école de discipline et d'abrutissement, étouffant l'esprit d'initiative, de libre examen et de révolte par une discipline de fer et des exercices machinaux complétant ou remplaçant avan- tageusement l'éducation de l'Église, faiseuse de rési- gnés, d'esclaves ou de machines ;
Nous connaissions l'armée qui tire à bout portant sur des grévistes désarmés, pour intimider la classe ou- vrière, la glorieuse armée de Fourmies ou du Fran- çois;
Ilappartenait au ministère de « défense républicaine » — c'est ainsi que les gogos l'appellent — de vulgariser, sinon de découvrir, un autre emploi de la troupe ; l'autre jour, les chauffeurs et les soutiers de la Compa- gnie transatlantique se mettent en grève au Havre ; la Compagnie allait être obligée de capituler : vite l'escadre arrive au Havre et les marins de l'État sont embarqués d'office sur les paquebots; à Bastia, les déchargeurs du port se mettent en grève : cette fois ce sont cent cin- quante soldats d'infanterie qui viennent tirer d'embarras la compagnie Fraissinet et opérer le déchargement de ses navires ;
Jusqu'à quand les esclaves en uniforme continue- ront-ils à se faire les fusilleurs ou les alï'ameurs de leurs pères en blouse? jusqu'à quand se feront-ils les chiens de garde de leurs maîtres? à quand les milices comme en Suisse, redoutables pour la défensive, capables de nous défendre contre les soudards et les rois voisins mieux que ne l'ont fait nos professionnels en 1814, en 1810, en 1870, mais impossibles à utiliser contre les travailleurs, soit pour les fusiller, soit pour les affa- mer?
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DEUX CAS DE REFUS DE SERVICE MILITAIRE EN HOLLANDE
Le journal anarchiste Les Temps Nouveaux conte l'histoire de deux conscrits hollandais qui refusèrent d'entrer à la caserne et de servir la patrie.
L'un d'eux, Wendt, est un chrétien qui a adopté les doctrines de Tolstoi, le grand pliilosophe russe, sur la non résistance au mal par la violence ; à la différence de M. l'abbé Olivier, le brillant sernionnaire de la cathé- drale de Sens, Wendt ne croit pas que depuis Jésus qui- conque vit et combat au service de son pays soit un être sacré, que le métier de soldat soit im «métier de Christ »; il croit au contraire, comme j'avais l'honneur de le soute- nir récemment avec preuves à l'appui à M. le Curé- Archiprétre de Sens, que le Christ a formellement défendu de tuer et qu'on ne saurait à la fois être un vrai chré- tien et exercer le métier de tueur d'hommes. Consé- quent avec lui-même, Wendt refusa de se laisser dres- ser à tuer ses semblables. Pour lui prouver qu'il avait tort, un conseil de guerre le condauma à mi an de prison.
Sa peine commencée, son pasteur — Wendt est protes- tant, je crois — vint le trouver et lui expliqua — ce que j'ai eu aussi l'honneur d'expliquer ici même à M. l'abbé Olivier — (ju'il y a deux fa(,'ons d'interpréter le sermon sur la montagne ; que l'interprétation radicale n'est ni la seule, ni la meilleure; (pi'onpeut, i)lus humainement, et aussi logiquement, mlerpréter le commandement de Jésus condamnant la violence et le meurtre en ce sens qu'il ne faut jamais provoquer ni attaijuer personne, mais qu'il n'est pas défendu d'user de la force pour re-
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DEUX CAS DE REFUS DE SERVICE MILITAIRE
pousser la violence ;-que le cas de légitime défense n'est peut-être pas inconciliable avec la parole divine ; que, par conséquent, on peut, tout en étant chrétien, accep- ter d'être soldat, à condition de ne pas se laisser em- ployer à une agression contre autrui.
Wendt se laissa convaincre ; il adressa alors à la reine ime requête pour demander sa grâce, mais comme déci- dément il ne pouvait surmonter sa répugnance de chré- tien pour le noble métier des armes, il sollicita et obtint la faveur d'être incorporé dans les ambulanciers.
Je souhaite au christianisme, dégénéré et falsifié de nos jours, beaucoup d'adeptes de la trempe et de la valeur morale de ce chrétien hollandais.
L'autre cas de refus de service militaire est plus digne encore de notre admiration. Le second réfractaire, du nom de Bruin, est un véritable anarchiste. Beaucoup de gens s'imaginent qu'un anarchiste est une espèce de fou furieux qui passe sa vie à fabriquer des bombes à l'usage des autorités constituées et même à l'usage des particuliers qui lui déplaisent ; quant à l'anarchie, c'est tout bonnement, aux yeux de ces gens bien informés, une doctrine abominable qui prêche le vol, le viol et l'assassinat. Ceux qui jugent ainsi l'anarchie et les anarchistes me font l'effet des païens d'autrefois qui croyaient que les premiers chrétiens étaient des gens qui se réunissaient pour se livrer à des orgies et pour manger des petits enfants.
Les anarchistes sont tout simplement des socialistes, révoltés contre la sottise et l'iniquité de l'organisation actuelle, et qui croient, comme les socialistes, que le vrai remède à la douleur ou à la gêne presque univer- selle, c'est une organisation nouvelle du travail qui
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IV
Gustave Hervé
mettrait le capital-terre, le capital-machines, et, en un mot, tous les instruments de travail aux mains des pro- ducteurs associés ; mais à la diirérence des socialistes l)roprement dits, ils comptent pour opérer cette révolu- tion sociale, fort peu sur rembrig^ademenl des masses ouvrières et beaucoup sur l'énergie individuelle d'hom- mes d'élite, assez audacieux pour dénoncer carrément, sans ménag-er la chèvre et le chou, les misères et les ignominies de la société actuelle, et surtout pour agir, dès maintenant, conformément à leur idéal socialiste : par la contagion do rexemple, par des actes retentis- sants de révolte individuelle, ils espèrent attirer l'at- tention des masses sur les hontes du régime actuel, leur donner de mâles leçons d'énergie, éveiller chez elles l'esprit de révoUe et de solidarité, et un beau jour les entraîner à jeter bas, d'un formidable coup d'épaule, l'organisation sociale actuelle.
Une telle doctrine, incontestablement, ne fait pas des résignés et il est arrivé, dans ces dernières années, que plusieurs anarchistes, qui avaient particulièrement souffert dans leur chair on dans leur cerveau, des vices de notre société, qui avaient trouvé cette société parti- culièrement marAtre, sont sortis de la vie en claquant les portes et en brisant les vitres. Mais les procédés terroristes ne sont pas spéciaux aux anarchistes : tous les partis, les catholirpies. les royalistes, les républi- cains ont eu des exalti's (jni y ont eu recours à l'occa- sion.
Ce qui e>.t propre à l'anarchie, c'est la conlianee qu'ont ses adeptes dans l'action individuelle, c'est leur passion à conformer leurs actes î\ leur idéal : « N'atten- dez pas votre salut, disent les théoriciens de l'anarchie,
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DEUX CAS DE REFUS DE SERVICE MILITAIRE
ni d'un tribun éloquent, ni d'un politique habile, ni d'un Parlement; le salut est en vous. » Dans ce journal-ci, qui n'est pas anarchiste, je ne crains pas de dire que les plus belles intelligences, les plus hautes consciences, les plus belles activités du monde socialiste, c'est dans les groupements anarchistes que je les ai trouvées.
Bruin est un de ces grands cœurs : convaincu que notre organisation sociale est mauvaise et que l'armée en est le plus ferme soutien, il a trouvé beau de refuser, même au péril de sa liberté, le service militaire. Con- damné avec Wendt à un an de prison, il a tenu bon. Il fut élargi au mois de mai dernier, mais on s'empressa de lui demander s'il était disposé maintenant, après cette leçon, à accomplir son temps de service; il refusa de nouveau et fut condamné cette fois, comme récidi- viste, à une peine plus forte. Nous apprenons que dans un accès de délire, provoqué sans doute par l'isolement du régime cellulaire, notre pauvre camarade a tenté de s'ouvrir une artère avec sa plume. Il vient d'être trans- porté de la prison à l'hôpital militaire, où l'on a des craintes pour sa raison et pour sa vie.
Que nos amis se rassurent; je ne vais pas leur pro- poser de suivre l'exemple de Bruin : on n'a pas le droit de donner de tels conseils, quand soi-même on a réussi à échapper au service militaire par des moyens moins héroïques; d'ailleurs, je ne suis pas sûr que l'héroïsme de notre pauvre camarade hollandais n'eût pas été mieux employé à organiser en liberté les groupements antimilitaristes en vue d'un mouvement d'ensemble; enfin, à donner de tels conseils, on risque le bagne, dans la République française, et je désire y aller le plus tard possible. C'est le souhait que je me suis présenté
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Gustave Hervé
à moi-mûme le premier janvier dernier, de bon matin, avant d'aller présenter mes vœux aux amis.
Mais si je n'ai pas le droit d'encourager qui que ce soit à imiter l'exemple de Bniin. j'ai le devoir de faire connaître à tous nos amis l'hcroïsme de notre frère hollandais, pour qu'ils y puisent tous une leçon d'éner- gie et de dévouement; j'ai le devoir de dire bien haut, à la face de la bourgeoisie, que loin de le renier, nous considérons Bruin comme un martyr de la grande cause socialiste, et que son acte sublime exprime exactement les sentiments que tous les vrais socialistes professent pour les patries actuelles.
Un Sans-Patrie
Ces articles donnent exactement la mesure de ce que faisait Hervé quand il travaillait dans l'Yonne.
Un professeur dans une école normale primaire du Sud-Ouest nous écrivait récemment qu'il ne s'abonnerait j)as à la troisième série de nos cahiers parce que ces cahiers lui paraissaient moins indispensables que *' Pages hbrrs " et autres j)ublications. Je suis ainsi conduit à publier ici la lettre ouverte que f adressais à M. Charles Guiejsse au commencement de l'année scolaire et que lui-même a fort libéralement publiée dans " Pages libres ".
Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne
Samedi 12 octobre 1901
Mon cher Guieysse
Nous avons des abonnés communs. L'un d'eux hésite à s'abonner à la troisième série des cahiers, qu'il aime beaucoup, parce que les cahiers, dit-il, ne lui profitent qu'à lui seul.
Vous le connaissez; nous le nommerons pour la commodité du récit le docteur Durand : médecin dans un petit villag-e de la Brie, abonné à " Pages libres^', il est venu vous voir au 16 de la rue de la Sorbonne, où nous demeurions. Dans le petit village où il exerce, parmi les paysans, les cahiers n'intéressent rigoureu- sement que lui.
Est-ce une raison pour qu'il interrompe un abonne- ment commencé au cours de la deuxième série? J'ai peur qu'il ne s'abuse, comme la plupart de nos amis communs, sur l'extension possible de la véritable propagande.
Que dans un petit village il y ait un homme à qui les cahiers profitent, c'est un résultat que ma modestie trouve déjà considérable. Et s'il y avait beaucoup de villages où les cahiers profiteraient même à un seul homme, un tel résultat passerait nos espérances d'aujourd'hui. Enfin si nos cahiers étaient brusque- ment lus dans tous les villages de France, nous com- mencerions à nous méfier, nous serions les premiers à
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Charles Péguj'
nous méfier, parce que ce serait sans doute que nous aurions dit des bêtises. Et non seulement nous aurions de la méfiance, mais nous aurions peur, que cette soudaine réussite universelle ne devînt dangereuse pour la liberté, pour la variété de l'esprit français.
Laissons désormais ces rêves de despotisme déguisés. Renonçons à tenter le coup de la grâce. Reconnaissons que la conversion soudaine en masse est dans le temps présent toujours grossière et causée par des malentendus. Sachons que la propagande est soumise aux lois ordinaires du travail, que l'on n'a rien sans peine, — et sans peine lente. Sachons que la formation d'un esprit n'est pas l'application d'une étiquette. Habituons-nous à cette idée que d'avoir contribué à former un seul esprit dans le monde est un résultat déjà considérable. Nous ne sommes pas des grands capitalistes d'esprits et de consciences. Nous ne sommes pas des grands propriétaires d'honmies. Sachons pro- céder par élaboration laborieusement lente. Sachons nous adresser aux esprits individuels, aux consciences personnelles. Soyons modestes.
Notre abonné comnum ne peut donner ses cahiers à lire aux paysans. D'abord il peut, il doit leur donner à lire le Jean Coste. Il a pu leur donner à lire les Courriers de Chine, l'histoire d'Hervé, le Danton môme, en les y aidant un peu, au besoin en les y aidant beaucoup. Il peut leur donner à lire nos Mémoires et Dossiers. Je m'en liens à ces quelques exemples, ne voulant pas refaire ici mon catalogue.
Mais je veux pénétrer avec lui au cœur du débat. Je sais qu'en effet la plupart de nos cahiers ne lui servent qu'il lui. en ce sens que seul dans son village il peut
LETTRE A M. CHARLES GUIEYSSE
les lire. Et je maintiens que ces cahiers à extension limitée ne sont pas moins indispensables.
Quand un instituteur a mis son brevet supérieur par dessus son brevet simple, quand un professeur a mis son agrégation par dessus sa licence, la première fois qu'il se trouve devant un auditoire non figuré d'élèves, il commence un nouvel apprentissage, l'apprentissage de la réalité. Quand ensuite il continue son métier, tout le monde sait qu'il faut^ qu'il se rafraîchisse perpétuellement l'esprit. On aura beau avoir été reçu premier au brevet supérieur; on aura beau avoir amplement passé l'agrégation; même on aura beau avoir scrupuleusement préparé ses programmes : celui qui vivrait toute sa vie sur sa première préparation professionnelle, celui qui referait perpétuellement les mêmes leçons, qui resservirait perpétuellement les mêmes cours, les mêmes notes, quand même ces cours à l'origine auraient été les cours des meilleurs maîtres, celui-là ferait bientôt des leçons de plus en plus mau- vaises, raides, sèches, mortes. Celui-là s'encroûterait.
C'est la condition même et la loi de la liberté que l'esprit ne puisse pas se répéter identiquement, que toujours il faut qu'il se transforme, s'élabore, se recommence, que la simple stagnation pour lui soit déjà de la dégénération. L'esprit vivant obéit ainsi à la loi générale de la vie. L'esprit ne peut pas échapper à la loi de la vie; et l'enseignement ne peut pas échapper aux lois de l'esprit.
Mais parmi tous les enseignements s'il y en a un qui ne puisse pas échapper aux lois générales de l'esprit, c'est bien cet enseignement dont la matière est la variable humanité. Qu'un professeur de mathématiques
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Charles Pégiij-
se tienne assez mal au courant, c'est moins grave. Mais qu'un instituteur d'action ne se renouvelle pas régulièrement, cela est inadmissible.
Je vais plus loin : n'y aurait-il pas quelque orgueil, — venu du catholicisme? — à nous imaginer que nous pouvons enseigner le prochain sans conmiencer par nous enseigner nous-mêmes, cultiver le voisin sans avoir commencé par nous cultiver nous-mêmes, apprendre au concitoyen sans avoir commencé par nous avoir appris à nous-mêmes. C'est une illusion dange- reuse que de croire que l'on peut publier sans recevoir, écrire sans lire, parler sans écouler, i)ro(luire sans se nourrir, donner de soi sans se refaire.
Tout ce que nous savons, au contraire, do biologie et en particulier de psychologie tend à nous démon- trer, à nous confirmer ce que le simple raisonnement faisait prévoir, que la perpétuelle déi)erdilion de la vie et du travail exige une réparation perpéluelle. On ne peut pas faire une leçon même honnite si on n'y pense pas d'avance, ti chacpie fois. Nous savons tous que les professeurs honnêtes préparenl, au moins en ce sens, toutes leurs leçons. Mieux vaut une leçon moyenne, exprès préparée, qu'une ancienne leçon meilleure, que l'on sert sans la penser. Mais la préparation est rigou- reusement indispensable quand on veut parler au peuple, parce (pie cet auditoire est nouveau pour nous. Les j)lus compétents, parce (pi'ils sont les plus hon- nêtes, éprouvent le besoin de se repréparer ainsi. Ni M. Gustave Lanson ne parlerait de Corneille, ni M. Ga- briel Monod des croisades, ni M. Duclaux de la rage, dans n'importe quelle Université populaire, sans y avoir pensé. Nous savons tous comme est désagréable, dans
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LETTRE A M. CHARLES GUIEYSSE
une leçon qu'on écoute, la lecture de vieilles notes, et comme elles y font l'effet d'un poids mort.
La réparation organique, la reconstitution mentale est surtout nécessaire pour ceux de nous qui vivent isolés. Dans les compagnies la conversation commu- nique déjà les éléments d'une réparation automatique inaperçue. Mais c'est justement parce que le docteur Durand n'a personne à qui, autour de lui, communiquer les cahiers, que je connais qu'il n'a personne aussi, autour de lui, de qui recevoir ce qui pourrait provisoi- rement lui tenir lieu des cahiers. Je le lui demande en toute sincérité : a-t-il reçu dans les années de son apprentissage un enseignement assez vaste, assez surabondant, assez éternel, et pour tout dire assez surhumain, ou a-t-il en soi-même une source originelle assez redondante, assez surhumaine aussi, pour parler utilement aux paysans, aux ouvriers sans garder par l'intermédiaire de nos cahiers communication et cau- serie avec vous et avec M. Sorel, avec Antonin Lavergne ou Romain Rolland, avec Lagardelle ou Bernard Lazare, avec Deshairs ou Lionel Landry, avec Jean Deck ou Pierre Quillard, avec Jaurès ou les adversaires de Jaurès.
Il ne faut pas qu'il y ait de malentendu parmi nous sur ce qu'il y a d'urgent. Ce qu'tt y a d'urgent, c'est de savoir ce que l'on dit. Ne recommençons pas le bourgeois pressé qui crie à son cocher : Allons, roulez, cocher, ventre à terre. — Mais monsieur, où allons-nous ? — Roulez, roulez toujours, nous verrons tout à l'heure, je vous le dirai en route. Ce qu'il y a d'urgent, c'est de prendre son temps, c'est de ne pas bafouiller, de réfléchir, de penser, de voir, de prévoir. Ce qu'il y a
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Charles Péguj'
d'urgent, c'est de faire une heure de métaphysique et deux heures de morale par semaine. C'est de faire des retraites sur soi-même, avant et après de parler aux paysans. Savoir ce que l'on dit, savoir ce que l'on fait, savoir où l'on va. Tourner sa langue avant que de s'en servir. Se cultiver l'esprit, pour qu'il rapporte, parce qu'il faut parler pour dire, et non pas dire pour parler.
Il ne faut pas qu'il y ait de malentendu parmi nous sur ce qui est bourgeois. Ne faisons pas de fausse économie. Evitons les épargnes fausses, qui reviennent cher. Ne pas lire avant de parler, pour gagner du temj)s, ne pas acheter le livre de fond pour gagner de l'argent à la brochure de propagande, c'est mal admi- nistrer son temps, c'est mal administrer sa finance. Au fond c'est faire un mauvais calcul. N'éliminons pas le trois cinquante. N'oublions pas qu'un sou de journal par jour fait dix-huit francs vingt-cinq au bout de l'année. Surtout ne laissons pas dire que les livres sérieux ne sont bons que pour les bourgeois, car alors, mon cher docteur, il faudrait être bourgeois, vu que l'humanité n'est pas faite afin de réaliser le socialisme, et que c'est nous au contraire qui faisons le socialisme afin de réaliser l'humanité.
Je ne crois plus, mon cher docteur, aux hommes pres- sés. Tous les affaires, tous les afiblés, tous les rapides que j'ai connus n'ont jamais rien produit à ma connais- sance ; mais il m'a été donné d'approcher quelques-uns des hommes (|ui produisent le plus de travail ouvrable. Soyez assuré, docteur, qu'ils ne courent pas au pas gynmastique. Pour m'en tenir aux mêmes exemples, M. Lanson parle avec douceur et lenteur, M. Gabriel Monod avec lenteur et gravité, M. Duclaux, s'il parle
LETTRE A M. CHARLES GUIEYSSE
un peu vite, c'est son débit naturel, et non pour se dispenser de penser à ce qu'il dit.
Surtout évitons de laisser croire cpie l'art, la philo- sophie et la science est faite pour les bourgeois, et que la seule propagande est faite pour les socialistes. Avant de propagander, il faut savoir un peu ce que l'on propagandera. Si nous laissons aux bourgeois tout le travail supérieur de l'humanité, ce travail sera fait bourgeoisement, c'est-à-dire mal, et nous n'aurons gardé pour nous qu'un travail décapité. L'intérêt commun de l'humanité laborieuse et de l'opérariat humain exige au contraire que ce soient les socialistes qui fassent, tant qu'ils peuvent, le travail supérieur de l'humanité. Il faut donc justement que ce soit nous qui lisions les documents, les études et contributions, les œuvres qui ennuieraient les paysans et les ouvriers. Si les seuls bourgeois les lisent, outre qu'ils n'en seront pas bons lecteurs, comme ils garderont pour eux ce qu'ils auront lu, rien de ce qu'il y a de mieux dans l'humanité ne passe aux paysans, aux ouvriers. Si nous lisons, nous, il en passera toujours quelque bien. Ne croyons pas que la seule transcription, le seul décalque des connaissances ait des résultats. Ayons l'esprit plus libre. Il n'est pas indispensable que la connaissance reçue ait son application immédiate. La nourriture de l'esprit est à plus longue échéance. Elle est aussi à élaboration plus souple. Il ne s'agit pas qu'on reçoive en son esprit des connaissances d'art, de philosophie ou de science, et qu'on les transvase, toutes crues, dans l'esprit du paysan. Ni les opérations de la vie corpo- relle, ni à plus forte raison les opérations de la vie mentale ne sont aussi grossières. Un élément reçu ne
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Charles Pégu)-
ressortira que dans quinze aiis, et quand il ressortira, qui le reconnaîtrait? L'esprit l'a décanté, analysé, com- posé, travaillé, filtré, parce que l'esprit vit.
Je ne veux pas, mon cher Guieysse, traiter ici des questions de nîéthode que les cahiers sont justement faits pour trailer, autant qu'on traite les questions. Mais nous serions peines, vous et nous, que l'entente amicale si heureusement instituée entre nos deux administrations n'eût pas comme un reflet parmi nos amis communs. Je demeure
Votre abonné
Charles Péguy
Kous publierons dans un prochain cahier la réponse ouverte que fai reçue de M. Charles Guieysse à la distinction que fai reconnue entrée renseignement primaire et l'enseignement supérieur.
Xous Ui'ons eu par les soins de Léon Deshairs une photographie de Tolstoi et Gorki se promenant ensemble à lasnaia Poliana. Cette photographie a été prise par une des filles de Tolstoi. Elle a été communiquée à Deshairs par le docteur Schlepianoff. Xous l'avons faii reproduire à trois cents exemplaires. Xous la vendons deux francs.
Nous publierons bientôt une lettre inédite de Tolstoi, adressée à Romain Rolland.
Le Gérant : Ciiaiilks rKOiv Ce cahier a OU- composé cl tiré nu Inrif dos ouvriers syndiqués luPHiMKRiE DE ScKcsNES ^L. Paten. aJniinistratcuTi, 9, rue du l'unL — 5311
) \ C .
Nous n'avons pas annoncé beaucoup de livres depuis le conunencenieiit de la troisième série. Nous n'avons pas eu de place. Et il ne paraissait rien. Nous sonnnes aujourd'hui forcés d'annoncer en bref j)lusicurs livres. Nos abonnés en profiteront pour faire des commandes globales.
Chaules Seigxobos. — La méthode historique appliquée aux sciences sociales, un volume de la liibUotlièqiie générale des sciences sociales, chez Alcan. Les volumes de cette collection sont cartonnés à l'ang-laise et marqués 6 francs
Emile Duclalx. — L'hygiène sociale, un volume de la même collection.
Nous publierons au moins la préface et la table de ce livre.
Gustave Laxsox. — L'Université et la Société moderne. Armand Colin, 122 pages i franc 5o
Nous publierons au moins la [)réface et la table.
Pierre Kropotkine. — Autour d'une Vie, mémoires traduits par AIM. A. Martin et F. Leray, un volume de 530 pages, Stock * 3 francs 00
.1 date/' du //rernier Janvier IQO'J le Mouvement Socialiste ira demeurer 10, rue Monsiew-le-P rince ; il paraîtra tous les samedis, sur ^8 pages: le numéro coûtera ^o centimes, V abonnement 10 francs pour la France et la Belgique, 1 2 francs pour les autres pays.
Quelques-uns de nos abonnés- ont pu être indisposés par- le premier numéro de Jean-Pierre. Moi-même Je regrette f/uUl y ait eu dans ce numéro cinq meurtres au moins : un disciplinaire, deux j)etits cochons, un loup, et une oie. Mais nous répéterons jtour .Jean-Pierre ce que nous avons dit si souvent pour le MouvenuMil Socialiste, /)oui' (( Pages libres », j)ou/' la Bibliothèque Socialiste, /)our les cahiers. Au.\' hommes de bonne volonté qui se proposent de travailler proprement, le public doit ouvrir un large crédit. .J'ai lu dans le deuxième numéro de Jean-Pierre u/i corde excellent d'Andersen.
Au moment où nous mettons sous presse, on nous annonce que M. Lapicque est suspendu poui' six mois. M. Leygues poursuit sur les universitaires l'avantage (pie les polH'iciens lui ont conféré.
Xous avofis donné le bon a tirer après corrections /jouj- deux mille si.x cents exemplaires de ce cinquième cahier le Jeudi i f/ décembre j i^o i .
Jcaii-Piorre a ciioisi dann te catalogue de cette année les liK^res d'étrennes sni\'nnis. Cea h\'res sont en K'ente à la librairie des rahiers.
Contes de Perrault, un volume illusiré.
broclié 3 francs relié 4 francs Stf.inlk.n. — Des chats, images sans paroles.
allmni (i francs Stki.\m:.\. — Contes enfantins, (iessins.
all>uni i francs ;x» Cmuistopmi.. — La Famille Fenouillard. — L'idée fixe du savant Cosinus, alhunis liunioristiciues. en cou- leur. rhjKjue album relié lo francs lliMJi Haiskh. — L'Or, illustré, broché lo francs 1!. A\ i:\AiU) (liaduction en Iranvais (1<^). — Les Contes d'Andersen, illuslralions de Ha.ns Hi :«;.m:h.
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hroclié 4 IVîtm's 5<) cartonné (i francs \ Hn.i.i i-i.K-Drc. — Histoire d'une maison, illustré.
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broc lu' I francs .m> carlonné (l francs Li:<»N Toi-sn»!. — A la recherche du bonheur.
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pois. broclK" I franc («ô
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SIXIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
JEAN HUGUES
A l'ouvrier Jean Allemane
la GFéVe
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
En vente à la librairie des eahiers :
Romain Rolland. — Aërt, tlranio en liois actes, roprésontt' sur lo llu'àtre de 1 CKuvre le 3 mai i8<)8, éditions do la Jieviie d'Art dramatique 3 francs
RoMALN Rolland. — Les Loups. — Morituri, drame en trois actes, représenté sur le théâtre de l'Œuvre le i8 mai i8t)8^ éditions de Georges Reliais 3 francs 5o
RoMALN Rolland. — Le Triomphe de la Raison,
drame en tntis actes, représenté sur le théâtre de r(Kuvre le ji juin i8()t), éditions de la lievue d'Art dramatique 3 francs
RoMALN Rolland. — Danton, drame en trois actes, épuisé dans les éditicms de la Jîevue d'Art dramatique, représenté au Nouveau-Théâtre, le -ji) décend>re h^m», par le Cercle des l']sch(>liers, et le 3<» décend)re i«K'o, par le TIk àtre Civicpie. sixième cahier de la deuxième série, éditions des cahieis 3 francs
Les cahiers publieront dans leur troixirme série
Romaln Rolland. — Le Quatorze Juillet, drame en trois actes.
Ia's eabiers ont /niNir dans leur deuxième série
Antomn I,am.h(;ni.. — Jean Coste ou l'Instituteur de village, mm pommim 3 IVanes .'>«»
d'est jxir une erreur de Jeunesse que le CollineMv déhile. de Jérôme et Jeun Thuraud, a été marqué d'abiu'd un frane, et que les Loups, ^/e linmain liolland. dru me en trois actes, ont été marqués deu.x fra/ws. \ous restons encore au-dessous de leur valeur commer- ciale en marquant à nouveau le Coltineur déhile deux francs et les |,nups trois francs cinquante.
LA GRÈVE
La pièce que l'on va lire pouvait agréablement se nommer la Grève des Forgerons. On eût ainsi réhabilité un titre que M. François Coppée a fortement compromis. L'auteur, qui est un homme sérieux, s'est refusé cette fantaisie. Il a gardé le titre simple et général. Il a gardé le titre classique.
En un temps où l'on veut nous faire accroire que le romantisme est plus avancé que le classique, nous devons en effet noter que cette pièce particulièrement contemporaine est exactement classique. J'entends par là que l'auteur n'a rien fait pour épater le bourgeois. Les personnages viennent quand ils ont à venir, et non quand ils ont à faire un effet de venue ; ils parlent pour dire, agissent pour faire, paraissent comme ils sont, ils ne paradent ni ne déclament ni ne posent ; ils ne quêtent pas l'applaudissement; tout se passe, en un sens, comme si le spectateur n'était pas là.
Je ne veux pas entrer incidemment dans le grand débat du classique et du romantique, du classique humain et du romantique bourgeois. Mais dans les limites où l'on va nous poser le problème, si l'on veut accabler pour les besoins de la politique Racine sous Hugo, Andromaque sous Hernani, et Phèdre sous Ruy Blas, nous en tenant donc aux tragédies classiques français(îs et aux drames romantiques en français, nous
V
f.'
sixième cahier de la troisième série
devons constater que le classique se connaît à sa sin- cérité, le romantique à son insincérité laborieuse. Au moins en ce sens, la Grève est proprement classique. Ce qui fait le classique n'est pas la matière traitée, ce n'est pas le génie ou le talent, c'est la forme d'art. Jean Hugues a traité un sujet que Racine ou Molière n'avaient pas accoutumé de traiter. Mais sa forme dramatique est la forme de Racine et la forme de Molière. Comme eux il est simple, comme eux il est général, comme eux il est sincère, comme eux il évite les confusions, comme eux il s'en tient à quelques personnages, parce qu'aus- sitôt après on ne sait plus ce que l'on dit.
L'auteur de la Grèce est instituteur à Paris. A ^Tai dire on le définit peu quand on dit qu'il est instituteur. Il a tout le caractère, tout le talent d'un excellent gamin de Paris. La Grève s'en ressent très heureusement. Mais justement parce qu'il pouvait avoir la tentation de quitter sa tache, il est bon de noter qu'il est institu- teur et qu'il fait son métier. J'espère qu'il n'est pas candidat à la révocation. Continuant son métier et publiant des œuvres sérieuses, il travaille plus utile- ment pour la justice, pour la vérité, pour la liberté, qu'en faisant du scandale, de l'agitation, de la politique. Il vient d'écrire un acte. Je lui ai demandé ce nouveau manuscrit.
La preuve que la Grève est bien faite, classique, sincère, c'est que tous les problèmes aujourd'hui posés de la grève réelle se posent aussi bien de la grève ainsi représentée. Les trois actes que l'on va lire ne compo- sent pas une pièce à thèse. Ils ne présentent que le perpétuel tlième de la réalité.
/
la Grèoe
Le texte était difficile à établir. Il est évident que pour la représentation les personnages doivent parler ouvrier et paysan. Nous n'avons altéré le français de la typographie que dans la mesure où cela était indispen- sable. 11 y aurait une espèce d'all'ectation à traduire en typographie touteé les nuances du parler populaire quand il ne s'agit pas de patois proprement dits. Les altérations typographiques sont beaucoup plus désa- gréables au regard que les altérations ou les aliénations parlées ne sont désagréables à l'ouïe. Les acteurs feront le nécessaire. Us obtiendront un parler populaire non pas en >Tilgarisant le parler littéraire, mais en imitant le parler populaire lui-même.
SIXIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
JEAN HUGUES
A V ouvrier Jean Allemane
la Gré^e
ÉDITIONS DES CAHIERS
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
Cette pièce a été représentée pour la première fois le samedi 3 novembre 1900, sur la scène de L'Émanci- pation, Université Populaire du quinzième arrondisse- ment. Les rôles ont tous été tenus par des ouvriers.
MmesLATOUR, femme de Latour. M"es Château, étudiante. Bajoie, femme d'ouvrier. . . Giry, étudiante.
MM. Latour, ouvrier MM. Grisier, employé.
GuÉRiN, ouvrier Repiquet, ouvrier aux Tabacs»
Lantier, frappeur Martin, électricien.
Mautard, forgeron Paul Aubriot, employé.
Le Parisien, ouvrier Daunay, ouvrier bijoutier.
L'orateur, ouvrier méca- nicien Pinto, employé.
RoLLET, débitant Martin, électricien.
Le paysan Ducocq, ouvrier en écaille.
BoNTEMPS, tourneur Engrand, courtier.
Gros-Jean, ouvrier Francfort, employé.
Godefroy, ouvrier Franckel, serrurier.
Ouvrières : M"es Château, Giry.
Ouvriers : MM. Huchet, électricien; Launay, mécaoicien;
Moutard, employé.
Décors montés par les mêmes camarades.
La troupe théâtrale de L'Émancipation ne fournissant pas un nombre suffisant de personnages, les camarades nommés plus haut se sont courageusement multipliés. L'auteur est heureux d'avoir trouvé de tels collabo- rateurs.
1.
PERSONNAGES DU PREMER ACTE
LATOUR, ouvrier.
GUÉRIN, ouvrier.
LANTIER, frappeur.
Pkrk MAUTARD, forgeron.
Lk Parisien, ouvrier.
Madame LATOUR, femme de Latour.
Madame BAJOIE, ouvrière.
Quatre ouvriers parlant.
Quatre ouvrières parlant.
Un enfant.
Un cribur public.
Ouvriers et ouvrières personnai^es muets.
La pièce se passe dans une i'illc industrielle de province.
De gauche adroite: au fond petit lit. armoire, lit. tapis devant; au premier plan, à pauche la cheminée, à droite la fenêtre, un peu à gauche table ù repasser; chaises.
ACTE PREMIER
CHEZ LATOUR
Chambre d'ouvrier, ornée de quelques images et de boules de verre étamées. Haute cheminée de campagne avec poêle. Au lever du rideau les mères Bajoie et Latour causent près de la fenêtre, à droite. La mère Bajoie est assise, un panier à ses i^ieds. La mère Latour met la table pour son mari et pour elle.
Madame Bajoie. — Jamais je ne lai vu aussi saoul; il était plein; plein comme une courge, avec des yeux î... Quand il est arrivé, je me suis dit : «Ma petite mère Bajoie, attention, gare au grain ; plus souvent cpi'il coucherait dans mon lit quand il se met danscet état. » Il a voulu faire le cascadeur... je l'ai poussé un peu rudement et il est tombé sur le carreau... Et ma foi, il s'y est endormi, quasi un grand veau.
Madame Latour. — On a bien de l'ennui quand un homme se poivrotte.
Madame Bajoie, l'interrompant. — Pour ça, oui, le vôtre est si convenable, il ne boit que de leau, et poli, que vous en êtes bienheureuse.
PERSONNAGES DU PREmER ACTE
LATOUR, ouvrier.
GUÉRIN, ouvrier.
LANTIER, frappeur.
Pkrk MAUTARD, forgeron.
Lk Parisien, ouvrier.
Madamk LATOUR, femme de Latour.
Madame BAJOIE, ouvrière.
Quatre ouvriers parlant.
Quatre ouvrières parlant.
Un enfant.
Un cribur public.
Ouvriers et ouvrières personnages muets.
La pièce se passe dans une iiUe industrielle de province.
De gauche à droite : au fond petit lit. armoire, lit. tapis devant; au premier plan, à j,'auclie la cheminée, à droite la fenêtre, un i)eu à gauche table à repasser; chaises.
ACTE PREMIER
CHEZ LATOUR
Chambre d'ouArier, ornée de quelques images et de boules de verre étamées. Haute cheminée de campagne avec poêle. Au lever du rideau les mères Bajoie et Latour causent près de la fenêtre, à droite. La mère Bajoie est assise, un panier à ses pieds. La mère Latour met la table pour son mari et pour elle.
Madame Bajoie. — Jamais je ne Tai vu aussi saoul; il était plein; plein comme une courge, avec des yeux!... Quand il est arrivé, je me suis dit : «Ma petite mère Bajoie, attention, gare au grain ; plus souvent qu'il coucherait dans mon lit quand il se met danscet état. » Il a voulu faire le cascadeur... je l'ai poussé un peu rudement et il est tombé sur le carreau... Et ma foi, il s'y est endormi, quasi un grand veau.
Madame Latour. — On a bien de l'ennui quand un homme se poivrotte.
Madame Bajoie, l'interrompant. — Pour ça, oui, le vôtre est si convenable, il ne boit que de l'eau, et poli, que vous en êtes bienheureuse.
Jean Ilugiies. — la Grève
Madame Latour. — Possible, mais on a bien ses malliçurs aussi . Ainsi mon petit. . .
Madame Bajoie, même jeu. — Pour en finir avec mon liisloire, v'ià-l-i pas que le malin, pas moyen de réveiller Arthur... un plomb, mère Latour, un vrai plomb... Alors qu'est-ce que je fais ? J'attrape une grande bassine d'eau froide et je vous la lui flanque sur le nez. Ah ! ça a pas été long ! 11 a jui*é tout ce qu'i savait, mais l'heure pressait, j'en fus tôt débarrassée. Regardant par la fenêtre. Lcs voilà qui rentrent... Je me sauve lui tremper une soupe. A revoir, mère Latour.
Mère Latour. — A revoir. La mère Bajoie va pour sortir, la porte s'ouvre et I.alour entre.
Latour. — Salut, mère Bajoie.
Madame Bajoie. — Salut et au revoir, père Latour: je m'en vas, mon bonhomme m'attend.
Latour. — S'il vous attend ! 11 est comme moi, la soupe de ce matin lui est descendue dans les talons.
Sort madame Bajoie.
Madame L.\tour, riant. — Allons à table, bavard, j'ai une soupe comme tu n'en as jamais mange.
Latour, brusciuement. lui donnant de l'argent. — TicUS,
la mère, la paie de cette semaine. Y a pas gras, vingt- huit francs quatre-vingts...
lO
ACTE PREMIER Madame LatOUR, faisant disparaître l'argent. — Vingt-
huit francs quatre-vingts !
Latour. — Dame, tu le sais bien... La semaine dernière c'était le même prix.
Madame Latour. — C'est vrai ! Vingt-huit quatre-vingts !
Latour. — Oui... Hein! travailler douze heures dans la fumée... la dégoûtation, en silence, pour gagner quatre francs et des sous. Si c'est pas se foutre du pauvre monde. Et le patron menace de nous diminuer encore...
Madame Latour. — Encore! mais c^est la misère!
Latour. — Paraît que c'est bon pour nous. Dire qu'il y a quinze jours je gagnais cinquante centimes de l'heure, à présent plus que huit sous... pour le même travail. Total vingt-huit francs au lieu de trente-six...
Madame Latour. — Et le pain... les pommes de terre qui raugmentent...
Latour. — Et nos quatre sous d'économies qui sont partis chez le médecin pour le petit... Tiens, il me prend des envies de me croiser les bras et de ne plus rien faire. Avoir sué sang et eau, n'avoir jamais rigolé pour en arriver là...
Madame Latour. — Allons ! mon gars, ne te laisse pas monter la tête, toi si raisonnable. Qu'est- ce que ça y changera?
II
Jean Hugues. — la Gj'èi^e
Latour. — Les patrons veulent toujours gagner plus, et encore, et toujours. Défunt le père m'a pourtant raconté que les compagnons du vieux temps avaient de quoi manger jusqu'à leur mort... mais à l'heure qu'il est... faut bien croire qu'on fait du progrès. Avec un rire douloureux. Ça va de plus mal en plus mal.
Madame Latour, affectant de la gaieté. — En voilà de la bile ! Et pourquoi ? On ne mourra pas encore cette fois. Sois sérieux, pour une fois, mon bonhonmie, viens manger ma bonne soupe pendant qu'elle est chaude...
Latour. — Enfin, heureux que je sois tombé sur une femme solide et...
Madame Latour, metlanl la casserole sur la table. —
C'est bon ; mange... tu me feras la cour après...
riant, si tU }' penses. Ils mangent. — Silence.
Madame Latour. — Eli bien ! Comment ça a-t-il été aujourd'hui?
Latour. — Pas des tas... Il y a toujours ce diable de genou (jiii m'élance... Et le petit? Il n'est pas revenu.
Madame Latour. — Non, pas encore, je préfère qu'il reste avec la mère dans les champs. Depuis sa maladie, il est sipàlol que j'ai peur qu'il ne retombe
12
ACTE PREMIER
au lit... D'ailleurs, monsieur Caillet, le médecin, me l'a conseillé.
Latour. — Me semble qu'il a raison... Tu sais bien ce que je m'acharne à dire, il est trop sérieux, il rêvasse trop, il lui faudrait du mouvement...
Madame Latour. — Mais où veux-tu qu'il joue?
Latour. — C'est vrai, ici, il n'y a pas de place...
enfin, silence.
Latour. — Ah. benî à propos de parler, on a foutu à la porte un gars de l'usine.
Madame Latour. — Qui donc?
Latour. — Je ne connais pas... paraît qu'il a voulu tuer le contremaître...
Madame Latour. — Le père Bizot! Et pourquoi donc, mon Dieu?
Latour. — Rapport aux brutalités du père Bi- zot... On disait ça... tu sais, on fait quelquefois beaucoup de cancans pour rien... mais on en parle,
quoi. On frappe.
Madame Latour. — Entrez. Entre Guérin.
Guérin. — Bonjour. Faites excuse, si je vous dérange...
Latour. — Tiens, Guérin! Y a pas d'excuses, entre copains... Montrant une chaise. — Assicds-toi là.
Geste de madame Latour pour lui offrir une chaise.
Guérin, qui prend la chaise. — Ne VOUS tourmcntcz i3
Jean Hugues. — la Grève pas à cause de moi... J'en vaux point la peine, ii rit.
Pause.
GuKRiN. — Je venais pour causer avec toi sur le scandale de ce tantôt.
Latour. — Pour la chose de celui qu'on a mis à la porte?
GuÉRiN. — Oui, paraît que c'est sérieux. On s'a causé.
Latour. — Tu prendras bien un verre?
GuKRiN. — C'est pas de refus.
Latour. — Allons, ma bonne femme, va nous chercher du vin; ça te donnera des couleurs, ii sourit.
Madame Latour. — J'y vas, ivrogne. Eiio sourit et sort.
LaTOTR, à Guérin. — AlorS COmme ça... U mange.
GuKiuN, pris de la ftncire. — Voilà. C'est un com- pagnon frappeur qu'alhiit au magasin. Là, il ren- contre... Tiens, tu dois le connaître, le voilà dans la rue.
Latour, r(>;ar(i;int lims la ruo. — Ail mais! c'est le grand Lanlier, un fri'ie. Il ne refusera pas de trin- (juer avtv nous, ouvrant la fcni-ire. lié Lauticr ! monte donc boire un coup, je t'invite.
Lantiku, dans la nir. — Boujour, Latour: j'y vas tout de suite.
Latour. — Un gars avec lequel j'allais cueillir des mûres quand il était pas plus haut «ju'un mar- teau à devant.
i4
ACTE PREMIER
GuÉRiN. — Ça va bien. — Il te racontera son affaire mieux que moi. Je ne suis pas un parleur.
Lantier, entrant. — Bonjour la compagnie, ils se
serrent la main.
Latour. — Eh bien? Quelle tuile!... Te voilà débauché à cette heure, à cause que...
Lantier, d'une voix concentrée. — A cause que le père Bizot est un cochon !
GuÉRiN. — Ça, c'est la vérité vraie. Encore hier, il m'a retenu une pièce de cinq sous pour être resté trop longtemps aux cabinets. Rires. Ah mais ! c'est comme je vous le dis.
Lantier, un peu plus calme. — C'est un cochon, y a pas à sortir de là, celui qui dirait le contraire est un menteur.
GuÉRiN. — Oui, oui, c'est la vérité, aussi vrai que je crache, ii crache.
Latour. — C'est bon, laisse causer.
Lantier. — Voilà l'histoire. — Vous connaissez mon compagnon ? le père Mautard, un vieux de la vieille, solide au poste, qui dit toujours son mot, un forgeron fini, quoi. Signes d'assentiment. Il m'envoie rechanger sa grosse lime d'Allemagne au magasin, rapport à quelques lopins qu'il avait à ébarber. Moi, tranquille comme Baptiste, j'y vas. On s'at- tend pas toujours au malheur, pas vrai ?
i5
Jean Jlugucs. — la Grève
Latour. — Pour sur.
Lantier. — J'y vas donc, comme de juste. Je blague un peu avec l'artilleur, lorsque ce grand fainéant de Bizot m'arrive quasi par derrière et me crie : « Qu'est-ce que tu fous là? T'as pas fini de perdre ton temps, méchant bavard, va-t'en boulon- ner et... »
Madame Latour. cnirant. — Ne vous arrêtez pas, je vous en prie. J'étais à écouter ce qu'on disait sui* vous, monsieur Lantier... Tout le monde se pas- sionne, c'est à ne pas croiro.
Latour. — C'est bon, c'est bon; sei*s à boire et laisse le finir.
Madame Latour sert à boire et continue. — D'ail- leurs, je leur ai dit que vous étiez à causer ici, et ils vont venir à quelques-uns...
Latour, avec des gestes d'impatience. — C'cst bon! c'cst
bon î
Lantier, un peu démonté. — Je ne sais (juoi ré- pondre. Enfin, je lui dis : « Excusez-moi, je viens chercher uik^ lime... » Mais avant (juc j'aie fini, voilà l'autre chien qui se met à crier : « Ta lime !... la lime !... Mais tu la changes tous les deux jours! C'est pour flemmarder... et patali... et patata... » Il n'en finissait plus.
GuÉRiN. — II inarronnail, le frère.
Lantiku. — ( hiand il sa tu, j'y ai dit tout sim-
i6
ACTE PREMIER
plem : « Tout ça, c'est des paroles en l'air ; j'ai changé ma lime y a huit jours. Si c'est que vous ne me croyez pas, demandez-le au père Mautard, mon compagnon...
GuÉRix. — Bien répondu.
Latour. — Laisse donc causer.
Lantier. — Alors je ne sais pas ce qui lui prend. Il devient blanc, il devient rouge, vert, ce que je sais ! Il perd la jugeotte, et veut me mettre la main sur la figure : « Si tu cognes, lui ai- je fait, je touche. » Et comme je suis le plus fort, il s'est arrêté.
Madame Latour, riant. — Ha ! ha ! ha !
GuÉRiN, criant. — Ils sout tous dcs lâches et des jésuites dans cette boîte-là !
Latour. — Allons, allons, on ne sait pas encore tout, alors on ne peut pas juger.
Lantier. — Enfin, pour en finir, il s'est écrié : « Arrive, voyou, que je te règle. » Je le suis au bu- reau. Il fait un rapport corsé. Il disait que j'étais ci, que j'étais ça, un propre à rien, un voleur, un ivrogne, un coureur de filles...
Madame Latour. — Bon à pendre, quoi...
Latour. — Mais c'est faux, toutes ces histoires!... Fallait lui répondre.
Lantier, frappant sur la table. — Ah ouitche ! Autant faire entendre raison à cette table...
17
Jean Hugues. — la Grèce
Madame Latour. — Voilà qui est malhonnête !... c'est pas bien ce qu'il a l'ait là.
Lantier. — Sûr, que c'est mal. Enfin quoi, vous me connaissez ? Est-ce que vous m'avez vu souvent saoul ? Voyons toi, Latour, un copain d'enfance?
Latour. — Pour ça non. La vérité est la vérité.
Laxtier. — Peut-ctre, une fois, à la noce de... de la grande Jeanne, mais est-ce que ça n'arrive pas à tout le monde de se laisser surprendre.
Madame Latour. — Mon dieu, oui ! Les hommes ne sont pas parfaits, tant s'en faut.
Latour. — Une fois n'est pas coutume.
GuÉRiN. — Va donc, mon vieux, c'est lui qui boit et quand il a l)u, il te voit saoul ! On rit.
Lantier. — Quant à la godaille, il en a menti. Je suis avec la petite Marie Vcrd, la lingère.
Madame Latour. — Je la connais, une belle jeu- nesse, bien propre.
Lantier. — Je suis avec elle depuis tantôt deux ans. Je l'ai connue chez mon ancien patron. Je l'ai- mai, elle m'a aime. On se l'est dit un soir de lune, et depuis on ne s'est pas quitté. Est-ce que ça les regarde, les autres. Non, pas vrai? Entre madame BiOoie.
Madame Bajoik. — Honjour. Est-cr (|u On j)cut entrer ? Madame Latour. — Mais oui, mère Bajoie, seu-
i8
ACTE PREMIER
lement vous apporterez deux chaises, car je crains bien qu'on en manque.
Madame Bajoie. — A votre service. Elle va les
chercher, et les rapporte.
Lantier. — En allant faire mon paquet à la forge, j'ai conté le fait aux tourneurs et aux mécaniciens. Ils ont pris la chose de la bonne façon. Les forge- rons l'ont prise du même bout et ils se sont réunis à la sortie et ont envoyé une délégation au patron.
Madame Latolr. — Une délégation à M. Parisol, mais ça ne s'est jamais fait.
GuÉRiN. — Pour du toupet, c'est du toupet !
Latour. — On ne sait pas comment cela va finir, mais ça a mauvais air. J'ai bien peur que votre délégation, que votre délégation... enfin, c'est bon,
je m'entends ! a ce moment entrent plusieurs ouvriers, les uns après les autres :
Le jeu de scène étant assez diflicile, ceux qui jouent les ouvriers doivent s'appliquer à ne pas venir en troupeau, ni un par un, mais naturellement par groupes. Ils entrent silencieusement, serrent quelques mains et se posent sans affectation. Ils laissent quelques intervalles entre les entrées. Et pendant tout l'acte, leur attention doit se porter à montrer par des gestes l'intérêt qu'ils prennent aux différents récits qui vont suivre.
S'il y aune figuration féminine, la scène aura plus de gran- deur et de pittoresque. Les femmes seront assises, les hommes groupés, presque tous debout, les autres appuyés, accoudés ou assis sur la table à repasser. Le metteur en scène se proposera, de former sur le théâtre des masses aux grandes lignes dont la disposition par plans combinés
Jean Hugues. — la Grève
doit mettre en relief les acteurs principaux. Mais, en aucun cas, le travail de composition ne doit se faire sentir. Un ensemble maladroit et gêné est préférable, pour cette œuvre, à une suite de tableaux réglés comme pour un ballet.
Aux premiers ouvriers qui entrent MADAME LaTOUR les reçoit en disant : Ail ! leS VOilà !
LaNTIEU, continuant comme si de rien n'était. — G CSt inon
compagnon le père Maulai-d qui va parler. On avait de l'estinie, l'un pour l'autre. Je voulais qu'il reste, crainte de malheur, pas vrai. Mais le gars a tenu bon : « Minute, mon fi. cjuil fait, faut frapper le fer quand il est chaud. J'y vas de ce pas et ferme, et aussi vrai que je suis compagnon, je parlerai, j'aurai pas la langue dans une musette. Je saurai bien leur dire leur fait. »
Un ouvrier, (i) — Oh! pour répondre, il n'a pas son pareil, le père Mautard.
Un ouvrier. (2) — Il ne s'emporte pas. 11 vous coule son sentiment en douceur, mais il touche.
Un ouvrier. (3) — Et puisque ça y est, ça y est. Autant aller jusqu'au bout.
Une femme, (i) — Comment cela va-t-il finir?
La porte s'ouvre, entre le père Moutard.
Le père Mautard. — Salut la compagnie.
Tous. — Bonjour, père Mautiird.
Le père Mautard. — J'ai à causer au compagnon
ACTE PREMIER
et je le savais parmi vous. Alors faites excuse, si
je vous interromps, il serre quelques mains et va se mettre à
côté de Lantier. Bonsoir, mon fi. Ça va ou plutôt ça ne va pas.
Lantier. — Hé bien quoi ! Conte-nous ça.
Le père Mautard. — Allons, ne t'émotionne pas... Le patron ne veut rien savoir. Voici ce qui s'est passé. Pour lors les tourneurs, les ajusteurs, ceux de la mécanique, censément, et les forgerons envoient chez Parisol quelques compagnons pour expliquer toute l'histoire. J'y étais comme tu penses. On s'en va, les uns avec les autres, pas très fiers. On ne disait rien. Dame, faut être juste, n'est-ce pas, il n'y a que la première fois qui coûte, comme dit l'autre. On n'en menait pas large, mais on était décidé ; c'était le principal. On sonne. Un larbin ouvre. On lui demande à parler au patron. Il va le prévenir. Nous étions là comme des chiens fouettés avec un trac, un trac épatant, un trac à tirer ses chausses et bonsoir la compagnie.
Un ouvrier, (i) — De quoi ! vous êtes des hommes comme lui.
Le père Mautard. — J'aurais bien voulu t'y voir. — Enfin le larbin rapplique. Il nous fait savoir que son maître — le nôtre, quoi — donne raison au contre-coup, qu'il connaît l'affaire, que Lantier est un voyou, que nous étions des révoltés imbus de
21
Jean Hugues. — la Grè(>e
préjugés et que pour lors il ne voulait pas nous entendre, n'ayant pas à traiter d'égal à égal avec nous.
Un ouviUEii. (2) — Il a fait dire tout ça, le capon ; il n'est pas venu le dire lui-même.
Le père Màutard. — Il n"a pas osé, et qu'il a bienfait! Ah! mes enfants, vrai de vrai, on se reconnaissait plus. — Nom de Dieu, on était prêt à tout chambarder; à faire une révolution comme on dit. Les uns serraient les poings, les autres ouvraient des mirettes comme des masses et flam- bantes comme des braises. Le petit Vertillet a crié dans l'antichambre : « Le contre-coup est un salaud!... »
Une FEMME, (i) — Ah! mon Dieu! Vertillet a dit ça.
Le père Mautari). — Oui ! oui !
Une femme. (2) — Chez le patron ?
Le père Mautard. — Mais oui.
Une femme, (i) — Qu'est-ce que le monde va devenir ?
Les hommes. — Chul. la lut-ro ; allez, père Mau- tard.
Le pèreMautaki). — Vertillet continue à gueuler. 11 (lisait que le contre-coup était un assassin, à preuve qu'il avait engrossé la petite Louise Duflos...
Une 1 1 -simk. (2) — Oui, la i)auvremignotte...
32
ACTE PREMIER
Le père Mautard. — Et qu'elle s'était suicidée de peur d'être la risée du monde. Puis voilà le bel Antoine qui crie à son tour : « On est traité comme des chiens, les chiens sauront mordre. » Alors on est parti, on s'est réuni. Eh bien, tu y étais, le Pari- sien, continue donc.
Le Parisien. — Alors pas, on se réunit, on se regarde dans le blanc des yeux sans trop savoir quoi faire. Alors pas, y a le père Violet qui propose de faire une réunion publique.
Quelques voix. — Une réunion publique !
Latour. — On n'a jamais vu ça! Ça ne s'est jamais fait!
Le Parisien. — C'est ce qu'on lui a répondu. Le père Violet, un bon à la côte, se met en colère, il grimpe sur ses grands chevaux. « Tant mieux, qu'il dit, c'est une raison. Vous en verrez une. Vous êtes des croquants, des lâches! » Alors pas, le voilà en colère : « On vous traite en chiens, qu'i nous crie, on vous en fait pas assez. Vous êtes des brutes qu'on devrait mener à coups de pied dans les fesses, — du côté des dames : sauf votre respect... Oh alors! quel chabannais! On se lève, on proteste, on crie, un boucan épatant, quoi ! Le père Mautard que voici se lève et dit tranquillement : « Taisez-vous donc, tas d'imbéciles, vous êtes tous d'accord et vous vous disputez comme des députés. Rires. On
23
Jean Hugues. — la Grève
fera une réunion parce qu'il est de notre intérêt de faire une réunion et dans cette réunion on discutera la grève. »
Presque tous. — Une grève!
D'autres voix. — Comme à Paris.
Le Parisien. — Pourquoi pas? Vous valez bien les Parisiens.
Un ouvrier. — Oui, bien sûr. mais on ne sait pas, nous.
Une femme, (i) — Et l'argent donc... faut bien qu'on mange.
Une autre. (3) — Et les enfants...
Le Père Mautard. — C'est bon. c'est bon ; assez causé; vous verrez demain ce qu'il y aura à faire. Aux hommes. Oïl a payé le tambour de ville pour annoncer la réunion. Bontemps, le tourneur, a rédigé la fouille.
Un ouvrier. (3) — Je le connais Bontemps. un gars qu'est toujours dans les livres, qu'est savant comme pas un, et qui cause faut l'entendre poui- 1»' croire.
Une femme. (4) — Ah ! mon Dieu ! Qui est-ce qui aurait dil ça?
Une autre femme, (a) — Et Lantier, qu'est-ce qu'il pense de tout ce tralala?
Le Parisien, continuant. — On a envoyé un télé- gramme à Paris, au syndicat des mécaniciens, pour
24
ACTE PREMIER
nous envoyer un gas d'attaque et qui sache se débrouiller.
Un ouvrier. (4) — Par le fait, il en faut aussi de ceux-là.
Une femme. (2) — En v'ià-t-i d'une affaire!... Pour une affaire, c'est une affaire ! Et pour un seul homme !
Un ouvrier. (2) — Un seul homme ! Parfaitement un seul homme ! Est-ce qu'on est pas tous amis ? Moi, je suis tourneur, je gagne cinq à six francs par jour, ce qui n'est pas mauvais pour le pays. Le compagnon frappeur ne gagne que trois francs. Je me dis : C'est pas une raison. Le gars a des bras, des jambes, une bouche comme moi. Il travaille et mange comme moi. Alors, dame, je ne sais pas, je n'aime pas qu'on soit injuste devers lui.
Un autre. (3) — Que les savants l'expliquent s'ils peuvent, mais le compagnon dit vrai... A preuve que je marche aussi.
Une femme. (2) — Je ne dis point que vous n'avez pas raison, mais enfin...
Le Parisien. — Il n'y a pas d'enfin... une suppo- sition que ça serait votre homme, vous seriez bien contente qu'on s'en occupe de même, pas vrai. Eh bien, c'est pas le vôtre, c'est un autre; voilà
tout. Son de tambour qui se rapproche.
Des voix. — Ah! Bien dit.
35
Jean Hugues. — la Grèce
Un enfant. — Le tambour! Le tambour!
Un ouvrier, (i) — Il est sur la place ParisoL
Un ouvrier. (2) — Il approche.
Un ouvrier. (3) — Le voilà, taisons -nous.
Tumulte. TaisonS-nOUs! cllUt! taisez-vous! Dans la me, tambour, voix d'homme disant :
De la part du Comité à tous les ouvriers de la Maison Parisol
Camarades Un des nôtres a été insulté, menacé, renvoyé par un contremaître. Il a subi une irgustice dégradante pour tous. A moins dctre des animaux, nous devons nous unir. Cet aflront, nous le souffrons tous comme si chacun de nous l'avait reçu. Nous devons en demander réparation. Tambour. Demain, réunion publique, salle du Lapin Blanc, à huit heures pré- cises du soir.
Ordre du jour : La grève. Tambour.
H i de au
PERSONNAGES DU DEUXIEME ACTE
Première partie
L'orateur. — Délégué du Syndicat de Paris.
Le président. — Un vieil ou^Tier.
Le père MAUTARD, ouvrier forgeron.
Quatre vopc d'hommes.
Groupes d'ouvriers assez importants.
Femmes, enfants.
Personnages muets.
Deuxième partie
L.VXTIER, frappeur.
L.\TOUR, ouvrier.
GUÉRIN, ouvrier.
MAUTARD, forgeron.
L'orateur.
Le Parisien.
Le CORNEC.
Cinq ouvriers parlant.
Groupes d'ouvriers.
Troisième partie
Les mi-mes, moins les cinq ouvriers et les groupes qui étaient dans la salle.
ACTE II
UNE SALLE DE BAL
PREMIÈRE PARTIE La Réunion
Au fond une estrade avec une table. — Sur l'estrade, un président, un assesseur. — A la table, le secrétaire. — Au mur, quelques affiches-réclames, quelques avis écrits ou imprimés. — Dans la salle beaucoup d'ouvriers; les uns sont endimanchés ; les autres sont en tenue de travail. — Sur l'estrade, l'orateur de Paris est supposé finir son discours. Il commence à parler avant le lever du rideau.
L'orateur. — ... Ainsi, camarades, la grève se fera. Vous le devez pour vous et pour vos amis des autres usines. La grève est la seule arme que vous ayez en mains ; servez-vous-en ; n'ayez pas peur de vous en servir. Mais pour qu'elle vous soit utile, ah! camarades! formez bloc; qu'il n'y ait pas de défaillance, car votre victoire à tous, vous entendez bien, à tous, en dépend.
Une voix, (i) — C'est vite dit... Murmures.
L'orateur. — Je sais bien qu'on me dira : une grève! une grève! Mais nous n'en avons jamais
29 n.
Jean Hugues. — la Grève
fait, de grève ; nous ne saurons jamais; à ceux-là, camarades, je répondrai : On sait toujoui'S quand
on veut, on peut toujours quand on veut î Applaudisse- ments. Est-ce que vos amis de chez Gillard , en Auvergne, avaient jamais fait grève? Ne se sont- ils point décidés ? N'ont-ils pas été payés de leur petit sacrifice par une victoire glorieuse et profi- table? Si ! A'ous aussi, camarades, vous réussirez...
Une voix. (12) — Ne manquerait plus que ça. Rires.
L'orateur. — Sachez ceci , cauiarades : vos patrons se sont formés en sjTidicat avant vous, contre vous, vous qui n'osez pas vous syndiquer. Réunis, vos maîtres escomptent votre peau, mais espérons qu'ils auront vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué et que vous vous réveillerez ! Applau- dissements. Sachez encore ceci : seuls vous n'êtes rien ; unis, vous êtes la force et le nombre, une force que rien ne pourra vaincre. Rien, entendez vous. Que craignez-vous alors? Que pouvez-vou^ craindre? Une voix. — Personne. '
L'oKATEUii. — Vous l'avez dit, camarades, per- sonne. En avant donc ! Enfljmt la voix et faisant de grands
gestes. Donnez le bon exemple, afin que, jusque dans le fond des provinces, la France de 1789 prépare au prolétariat du monde entier \{\ triomphe du travail sur le capital, du travailleur sur le paresseux, de
l'exploité sur l'exploitant ! Applaudissements, cris : Oui! la
3o
ACTE II
grève ! la grève ! — C'est ça ! — Mort aux patrons!... les patrons n'en faut plus... Peu à peu le bruit s'apaise, et, dans le demi-silence, une voix s'élève et dit :
— C'est plus facile à dire qu'à faire. Quelques voix. — Pour sûr. Une autre voix, (i) — Pardi, avec des mots... Une autre voix. (3) — Eh! là-bas! les capons! D'autres voix. — Chut! chut! Écoutez! silence. Le Président, mai assuré. — La parole est... à monsieur... au citoyen... au père Mautard, quoi!
Rires.
Le père Mautard, sur lestrade. — Mes bons amis, vous avez entendu les orateurs qui ont parlé avant mon tour... Les uns voulaient qu'on chôme; les autres pas. Moi, j'ai écouté avec toute mon intelli- gence et je ne sais plus s'il faut la grève ou s'il ne la faut point : c'est à vous de le savoir. Mouvements. Je ne sais pas parler. Je ne suis point un orateur. Je n'ai jamais été dans les écoles. Je suis un ouvrier, quoi ! Vous me connaissez bien, peut-être ? Mais enfin, tout ignare que je suis, j'ai mon entende- ment tout comme ceux de Paris et m'est avis que vous ne perdrez pas votre temps à entendre mes réflexions. Gela vous plalt-il?
Des voix. — Oui ! oui! parlez.
Une autre voix, (i) — Allons, vas-y mon vieux.
Le père Mautard. — Pour lors , voilà tout uniment ce que j'en pense. Mon compagnon — vous
3i
Jean Hugues. — la Grèce
savez riiistoire, on vous l'a assez contée à cette heure — a été saqué à cause de la... brutalité d'un contremaître. — On peut dire ça, pas vrai?
Des voix. — Oui! oui !
Le père Mautaud. — Bien, je vois que vous me comprenez. Rires. Le patron ne veut point nous entendre ; pour ce monsieur, les travailleurs sont tous des menteurs, et il n'a rien à voir entre lui et nous; eh bien î c'est mon avis, c'est un paresseux,
et nous travaillons ! Applaudissements.
Une voix. (4) — On verra à voir.
Des voix. — Taisez- vous... — Demandez la parole. — Écoutez ! — A la porte ! . . .
Le pèhe Mautard. — Donc, il n'a pas vouhi nous recevoir; j'eslime, moi, que c'est nous traiter en chiens... Pnuse. Avec force. Eli bien! j'aime pas ça, moi, d'être traité en chien! Mouvements. Nous sommes, chacun d'ici, autant que lui... nous sommes ses égaux. 11 est né et il mourra comme nous. Aussi, quand je vois un... camarade, comme ils disent à Paris, insulté, je me dis : « Mon bonhomme, te voilà insulté avec lui ». Nous le sommes itou.
Des voix. — Oui ! oui î...
Le père Mautard. — Qui sait si demain la chose ne t'arrivcra pas à toi, père Jean; il les désigne du doigt dans Ka salle — à toi, Chcvct; il toi, Massard...
Des voix. — C'est vrai...
3a
ACTE II
Le père Mautard. — Si nous laissons passer cette injustice sans dire notre mot, nous serions donc des lâches... Pause. Avec force : Mais nous serions aussi des idiots ! Mouvement. Oui ! des idiots ! car si le patron veut que nous vivions comme des bêtes brutes, séparés les uns des autres, nous savons, nous, que nous sommes des personnes humaines et que le mal qu'on fait à Paul retombe sur Pierre. On ne doit pas toujours considérer ses gros sous, mais on doit penser autre chose... à s'aimer, à s'unir... enfin, je ne sais pas, moi, mais vous
comprenez... Murmures d'assentiment. Moi, VOyez-VOUS,
quand Lantier ma appris comment il avait été débauché, j'étais comme un lion. Ah! le contre- maître a bien fait de ne pas venir. Montrant ses poings. Il ne serait point sorti vivant de ces poings î Applau- dissements. — Plus calme. Eh bien ! mes petits amis, c'est pas tout ça; faut pas s'emballer. Vous êtes assez grands pour vous conduire. Vous avez entendu des parlottes pour et contre la grève. Vous allez choisir.
Des voix. — La grève ! la grève !
Le père Mautard. — Écoutez donc! vous allez choisir. — Si vous choisissez la grève, c'est le chô- mage, la paie qui ne se fait plus, c'est la lutte d'aujourd'hui, de demain. Réfléchissez bien avant de vous décider, car une fois que la grève sera
33
Jean Hugues. — la Grèce
voulue, vous seriez des menteurs et des ti^aîtres si vous ne teniez point. Songez, mes amis, que vous prenez un engagement d'honneur. D'un coté, rentrer à l'atelier, et manger sa soupe comme par le passé; de l'autre, vous vous serrerez la ceintm-e un peu de temps, mais vous aurez fait votre devoir... et c'est quelque chose. Voilà ce que j'avais à dire.
Apphmdissemenls; le Président se lève. — Silence.
Le Président, parier embarrassé. — Avant de mettre la grève à votre... à votre sentiment... le gars de Paris m'apprend, pour que je vous apprenne... que sa société de Paris...
L'orateur. — Oui, le sjTidicat.
Le Président. — Faites excuse... le syndicat de Paris envolera cinquante francs s'il y a grève, et qu'une... qu'une...
L'orateur. — Souscription.
Le Président. — Qu'une souscription sera l'aile par les journaux de Paris...
Des voix. — Hravo, les Parisiens!
Le Président. — Les syndiqués d'ici...
Une voix. — Ils ne sont pas des tas!
Le Président. — ... Verseront leui» secoui^s de grève à la caisse du comité.
Des voix. — Vivent les syndiqués!
Le Président. — ... Maintenant, voulez-vous la grève, oui ou non?
34
ACTE II
Presque tous. — La grève ! Le Président. — Ceux qui ne sont pas d'avis? Une voix. (2) — Moi !
L'orateur, qui se substitue au Président. — A l'unani- mité moins une voix, la grève est votée.
Le Président, regardant autour de lui. — La séance
est levée, chacun se lève, tumulte, bruit de chaises, cris : Vive la grève! — Sortie en désordre. — Quête à la porte.
DEUXIEME PARTIE
Grévistes
LANTIER, LATOUR, GUÉRIN, quelques ouvriers se réunissent sur le devant de la scène. Une ou deux femmes. L'orateur, le père Mautard les y rejoignent. Quelques petits groupes d'ouvriers, dispersés dans la salle, causent ensemble et s'en vont peu à peu pendant toute la durée de la deuxième partie.
Le père Mautard, arrivant. — Hé bien! ça y est; pour dire que ça y est, ça y est.
Lantier. — T'en as le regret?
Le père Mautard. — J'ai pas à en avoir regret, mon fi. — Le vin est tire, comme dit l'autre, il faut le boire.
Un ouvrier (i) qui arrive en courant. — MaUVaise
nouvelle ! mauvaise nouvelle !
Le groupe. — Eh bien quoi ? Qu'y a-t-il !
35
Jean Hugues. — la Grève
Un ouvrier, (i) — La troupe est là !
Un ouvrier. (2) — Déjà !
Un ouvrier, (i) — Oui ! oui ! je l'ai vue comme je vous vois.
GuÉRiN, riant. — Ail ! ail ! C'cst pas ça que j'atten- dais. J'aurais préféré autre chose...
Un ouvrier. (3) — Moi aussi ! Rires.
L'orateur, à l'ouvrier (i). — Il ne faut pas vous tourmenter pour si peu.
Un ouvrier. (3) — Sont-ils nombreux ?
Un ouvrier, (i) — Oui, pas mal, près de cent cinquante.
Un ouvrier. (2) — Des dragons?
Un ouvrier, (i) — Non, de la ligne.
Un ouvrier. (3) — Où logent-ils?
Un ouvrier, (i) — Où ils logent? Chez le patron, pardi.
Un ouvrier (3) riam. — En voilà un (jui no doit pas être à son aise !
Un ouvrier. (4) — Dame, il n'y a pas de quoi êtixî rassuré. Le contremaître, le père Bizot, a pris un mauvais coup. Il a la tète en sang, à ce qu'il paraît... Vous pensez s'ils sont à la noce !...
Un ouvrier. (2) — Qui c'est qui a cogné?
Un ouvrier. (4) — On ne sait point. Celui qui l'a fait ne le dit pas. Et quant à moi. j'en sais pas plus que les autres.
36
ACTE II
Un ouvrier, (i) — En tout cas, tant mieux. Ils nous en ont assez fait. Chacun son tour.
Un ouvrier. (3) — Sérieux alors !... Pendant cette
conversation, Lantier, Guérin, l'orateur, Mautarcl et quelques autres causent ensemble, dans un groupe à part.
Un ouvrier (5) qui s'approche du premier groupe. —
Alors, comme ça, on fait grève?
Un autre, (i) — Il y paraît.
Un ouvrier. (5) — C'est bète, mais je ne peux pas m'y habituer!
Un ouvrier, (i) — Que veux-tu, c'est comme ça. — Et puis, c'est ce qu'il y avait de mieux.
Un ouvrier (2) avec conviction. — Probable.
Un ouvrier. (5) — Ben, c'est vrai ; mais je suis tout chaviré en pensant que demain je n'irai pas gratter à l'étau.
Un ouvrier (2) goguenard. — Tu seras rentier, vei- nard. On rit.
Un ouvrier. (5) — Veinard toi-même !
Le père MaUTARD, qui a entendu les derniers mots. —
Rentier sans rentes. On rit. C'est bon de rire, mais faut aussi penser au solide. La rigolade en son temps... On a en caisse avec la quête, ce cpi'on» recevra de Paris, l'argent de ceux du Syndicat... on a en caisse... combien donc, Le Cornée?
Le CoRNEC, cherchant dans des papiers. — 200... 200...
265 francs 25. Par conséquent, pas besoin de crâner;
37
m
Jean Hugues. — la Grève
d'aller à la buvette, se rincer la dalle trop souvent. Et des fois, si vous eu voyez en train de pomper... Un ouviiiER. (i) — Oui, y en a qui ne sont pas sérieux pour un liard...
Le Gornec. — Vous leur-z-y direz sans flafla : (( Tu bois le pain de ta femme et de tes loupiots. Attention, tu ne le dois point : tu n'as pas le droit de le faire. »
Quelques voix. — Entendu, compte sur nous.
Le père Mautard. — Bien, vous êtes de bons fieux. Faudra pas flancher. Vous ôtes là une équipe qui avez l'air à la hauteur, ça sufllt. on compte sur vous. Si des fois, vous en voyez qui deviennent pâles, qui ne sont pas bon teint, vous me les secoue- rez pour leur donner des couleurs. Dans une ba- taille — et c'est une bataille, qu'on livre, pas vrai? — quelques bons gars un peu chauds suflîsent pour entraîner tous les autres. J'ai bien Vu chose pareille pendant la guerre.
Un ouvrier. — Moi, je l'ai vu comme toi: mais c'était là-bas, au Tonkin.
Le tkre Mautard. — Pour lors, les artistes, on compte sur vous, ouvrez l'œil, et le bon.
Quelques voix. — Bien ! bien î on est là.
Un ouvrier (3) qui hâiiic. — Il est temps daller voir notre lit.
Un ouvrier. (4) — Et nos femmes...
38
ACTE II
Un ouvrier. (5) — Qu'est-ce qu'elles vont nous sortir?... Et le loyer? et le pain ? Enfin quoi, tant pis.
Un ouvrier. (3) — On les embrassera une fois de
plus. Rires.
Un groupe, s'en allant. — Bonsoir, les gars. Le groupe. — Attendez ! on s'en va avec vous. Des ouvriers, s'en allant. — Bonsoir, à demain. Les groupes, s'en allant. — Bonsoir. Bonne nuit. Ceux qui restent. — Bonne nuit, et pas de mau- vais rêves, surtout.
TBOISIEME PARTIE
Les Amis
MAUTARD, LORATEUR, LAT0UR,-*T:.ANTIER, LE PARISIEN, LE CORNEC, seuls
Le père MaUTARD, regardant autour de lui. — Main- tenant que nous ne sommes plus que des hommes, nous pouvons causer sans crainte de dépasser le but. Eux, montrant la porte, faut les conduire comme des enfants, jusqu'au jour où ils comprendront...
Latour. — Peut-être bien qu'ils ne comprendront jamais...
L'orateur. — Mais si, mais si, mais on ne bâtit
39
Jean Hugues. — la Grève
pas une maison en un jour: laissez faire, ils seront bientôt plus enrages que les autres.
Le père Mautard. — Ça n'est pas diflîcile. Au- jourd'hui, c'est étonnant, ce sont les meilleurs qui sont les plus froids. Voyons, toi, le Parisien, qu'est- ce que tu dis? T'es muet comme une poutre, sauf ton respect, toi qu'es plus bavard qu'un moulin.
Le Parisien. — Moi? J'ai besoin de rien dire, je
dis rien. Pnuse. Tous paraissent rcfléchir prorondoment.
Le Parisien, à l'omieur. — Qu'est-ce que vous pensez de notre pays?
L'orateur. — Eh mais, ils marchent!
Latour. — Croyez-vous qu'on réussira?
L'orateur, en souriant. — Mon ami. je vous répon- drai dans quelques jours.
Le Parisien. — Voyez-vous la réponse du Nor- mand ! On rit.
Le père Mautard. — C'est juste quand mémo. On rit. Je m'entends... Je les connais, vous savez, ceux d'ici. Ils vont suivre pendant deux joui»s, puis après, bernique... Ils vont rappliquera l'abattoir comme des moulons.
L'orateur. — Savoir. Je les connais aussi les ouvriers, et depuis longtemps. Malgré cela, il m'est toujours diiricilo do prévoir l'issue d'une grève. C'est une alTaire si compliquée... question d'argent... question de femmes... question d'éducation...
4o
ACTE II
Latour. — Tout ça c'est juste; mais enfin, ici, qu'est-ce que vous pensez?
L'orateur, hésitant. — Vous voulez mon avis sincère ?
Le père Mautard. — Oui, parlez; entre nous, y a pas de crainte.
L'orateur, même jeu. — Votre grève n'a pas chance de réussir.
Guérin. — Bon Dieu, elle ne réussira pas, et à cause donc?
L'orateur. — Pourquoi? C'est, très simple, vos camarades ne comprennent pas.
Latour. — Mais alors, monsieur...
L'orateur. — Appelez-moi camarade ou compa- gnon, je travaille comme vous. Hier encore, j'étais à l'étau.
Latour, agressif. — Si vous navez pas confiance, comment se fait-il que vous prêchez la grève, une grève qui doit servir à rien. On entoure l'orateur.
Le père Mautard, même jeu. — Bien dit, mon gars. Si elle aboutit pas, ce sera toujours de l'argent de jeté à la rue.
L'orateur, très calme, très doucement. — Mais non, mais non. Quand vous voulez faire une omelette, vous cassez des œufs. Celle-ci ne réussira pas. C'est une supposition...
Latour. — Mais c'est vous qui le dites ?
4i
Jean II lignes. — la Grève
L'orateur, plus fort. — Eh bien oui, c'est moi qui le dis et je le dis encore, ce qui n empêche pas que c'est une supposition, car elle peut réussir...
Le Parisien. — Comme vous dites, elle peut réussir, elle réussira.
L'orateur, avec force, en détachant les premières syllabes.
— Je n'en sais rien !... Vous pouvez échouer, mais la prochaine fois vous réussirez. Une grève remuera mieux vos amis en huit jours qu'un orateui' en huit ans. Dans le chômage les compagnons ont le temps de s'ennuyer et de penser. Ils souHrenl, ils comprennent, et quand ils ont compris, ils se parlent, ils se causent de sujets qui leur demeuraient étrangers, ils s'unissent et alors la victoire est toujours pour nous. Voyez-vous, rien n'est inutile, mais il faut voir plus loin que son ventre.
Le père Mautari). — Nous sommes des brutes, sauf votre respect. Y a pas à dire, vous, ceux de Paris, savez tenir un raisonnement comme pas un de chez nous.
Latour. — Je ne dis pas... Je ne dis pas... C'est bien parler... oui, oui...
Guéri N. — Kh bien ! quoi ?
Latour. — C'est bien parler... je no dis pas. mais si j'avais su...
L'orateur, suhiienunt on colère. — Nom de Dieu ! Vous m'cmbélez, vous ! Il est encore temps; si vous avez
4^
ACTE II
la trouille, fichez-moi le camp... Latour se tait et s'écarte un peu.
Le Parisien, pour changer d'idées. — Allons! allons ! c'est un bon gars au fond, faut pas vous fâcher, venez-vous boire un verre?
L'orateur. — Oui, un verre d'eau... Je ne bois que de l'eau... ou du lait.
GuÉRiN, à Latour. — Ah ! Ah ! Vois-tu mon vieux ?
L'orateur, souriant. — Je vous demande pardon de...
Quelques voix. — Mais non... mais non.
L'orateur. — Je vois d'où notre énervement vient, nous sommes trop pressés. Allons nous coucher, cela vaudra mieux. Nous avons besoin de toutes nos forces pour les jours suivants. Souriant : Pour la grande guerre, il faut de bons soldats... Ému, malgré lui. Mais avant de partir, saluons cette salle qui a vu votre première révolte et qui en verra d'autres.
Le père Mautard. — Espétons-le...
L'orateur, de sa voix ordinaire, mais très ému. ^Vivent
les travailleurs courageux !
Le père Mautard, très fort, partageant la même émotion. — Vive la grève ! Cc mot réveille leur gaieté, un même frisson les émeut, leur visage est transliguré.
Rideau
PERSOXN'AGES DU TROISIEME ACTE
ROLLET, aubergiste.
Ux Paysan.
MAUTAUD, forgeron.
BONTEMPS, tourneur.
GROS-JEAN, ouvrier.
Sept ouvriers parlant, dont Godei-uov.
Cinq femmes parlant.
Ouvriers, femmes, bourgeois.
A gauche, comptoir et billards; tables
i
ACTE m
CHEZ LE MARCHAND DE VIN
Salle de marchand de vin de petite ville. — Au fond vitrine et porte. — Pendant tout l'acte on doit voir passer des paysans ou des ouvriers, des femmes, etc.
Quand la toile se lève, l'aubergiste ROLLET essuie ses tables, en
se parlant à lui-même. — Jeudi, mariage de Marthe Gray; samedi, bal; dimanche, marché... Euh! J'irai demain au marché pour les provisions. Rangeant un journal. Encore une loi sur les établis- sements publics où l'on débite des boissons... Un impôt sur l'alcool. Notre député va la danser. Il avait bien promis, pourtant... Mais voilà... une fois à Paris... ils ne pensent qu'à un tas de salope- ries, qui ruinent leur santé, et qui bâfrent notre
argent... Mélancolique avec un soupir. Ah! ils SC ficlicnt pas mal de nous. Entre un paysan en blouse bleue, un chapeau melon sur la tête.
Le paysan. — Ben le bonjour, monsieur Rollet. RoLLET. — Bonjour, père Jacques, comment va la santé?
45 III.
Jean Hugiies. — la Grèce
Le paysan. — Ah î vous savez, tantôt bon, tantôt mal. Pause. J'ons profilé de la voiture à la Louise pour venir, rapport à queuques afi'aires (ça ne regarde personne que moi, m'est avis)...
RoLLET. — A'ous avez raison.
Le paysan. — Et comme du pays, y a loin; quasi trois lieues ; j'ons fait le chemin en voiture.
Rollet. — Qu'est-ce que vous prenez?
Le paysan. — Un petit vin blanc. Vous n'en prendrez bien un avec moi?
Rollet. — Heu!...
Le paysan. — C'est sur mon compte.
Rollet. — Oui! oui! toujours heureux de trin- quer avec vous.
Le paysan, avec malice. — Gcst ce quc j 'pensions.
Rollet va chercher une l)ouleille de vin, en verse deux verres, reporte la bouteille. — Le paysan, pendant qu'il est encore dérangé :
Hé ben? Qu'est-ce qu'ils l'aisiont dans ce Paris? Paraît que les Parisiens se remuent 'core? Je crcs ben (ju'ils ont le diable au ventre, dame oui.
Rollet. — Oui, ça se corse. Les ouvriers du bâtiment... Les menuisiers, les charpentiers, les maçons... se sont mis on grève. Le gouvernement veut les envoyer en masse en province; eux veulent rester à Paris. Alors on attend...
Le paysan. — Voyez-vous ça. Hs font les maîtres, oui, oui. quasi les maîtres, ii tend son verre. A la vôtre !
40
ACTE III ROLLET. — A la vôtre ! ils trinquent.
Le paysan. — Alors, comme ça, les choses tournent point bien?
RoLLET. — Ça tourne mal?... Heu... Heu... Moi, vous savez, je n'en sais rien...
Le paysan. — Sans vous commander, quel est votre avis ? Lequel qu'a raison ?
RoLLET. — Mon Dieu, je sais point. Le gouver- nement a tort. Les ouvriers n'ont pas raison, non plus... faut être juste. Et puis, dans ce pays, on ne sait pas tout, alors on ne peut pas dire si Pierre...
Le paysan. — Et votre journal, qu'est-ce qu'il en pense ?
RoLLET. ■ — n cogne sur les ouvriers...
Le paysan. — Ah! voyez-vous...
RoLLET. — Cela n'engage à rien; il est payé par le gouvernement pour ne dire que ce que le gou- vernement veut.
Le paysan. — De façon que...
RoLLET. — On ne sait rien, rien du tout.
Le paysan. — Par le fait... Et puis tout ça c'est des micmacs quin'nous regardiont point... Pourvu qu'on vende notre blé, nous autres de la campagne, on n'en demande pas plus. Ah, ils peuvent se tuer
à Paris... pour sûr que oui. Deux ouvriers traversent la place en causant devant la porte. Et Icur grève, c'est fini?
RoLLET. — n y a déjà deux jours...
47
Jean Hugiies. — la Grè(^e
Le paysan. — C'était forcé... Qu'est-ce qu'on peut faire contre les riches, rien monsieur Rollet, rien du tout... Il faut qu'il y ait des riches et des pauvres.
Rollet. — 11 y en a toujours ou...
Le paysan. — Y en aura toujours... Gomme vous dites. On ne peut changer ça... Et quel profit ont- ils retiré de ce beau coup, sans vous commander?
Rollet. — Rien, M. Parisol a i^nvoyé Lantier, celui pour lequel on chômait. Il a gardé les autres parce qu'il en avait besoin. Mais... ii s'arrête.
Le paysan. — Mais...
Rollet. — Mais rien... rien.
Le paysan. — Ils sont bien avancés.... Ils ont perdu des sous et les voilà comme devant... Entrent
Hontemps et le père Mautard; ils s'asseoient près de la rampe. BoNTEMPS, frappant sur la table. — Une bouteille dc
rouge, par ici.
Rollet. — Tout de suite, messieurs, il les sert.
{piitte son elient, essuie les tables pour se donner une contenance; le paysan écoule.
Le père Maitahi). — Oui. ils n'en finissent plus.
Rontemps. — Mais, mon vieux, ils ne veulent pas finir, ils ne peuvent pas finir... Ils l'oxploitont cette alTaire des Vols Rhodaniens. — Au fond la m^me comédie continue sous d'autres noms. C'est
48
ACTE III
la lutte du malin contre les jobards, de ceux qui savent contre les ignorants... Alors...
Le père MaUTARD , regardant autoui' de lui. — Chut ! . . .
BoNTEMPS. — Bon. Je prends garde... Mais, pour en revenir à ces histoires, c'est pourtant pas facile de reconnaître nos amis de nos ennemis...
Le père Mautard. — Par le fait.
BoNTEMPS. — Ceux qui sont honnêtes et intel- ligents sont avec nous, les autres...
Le père Mautard. — Les autres nous tombent
dessus , compris. Entrent plusieurs ouvriers et quelques femmes. Un groupe qui rigole, pai'le haut, se met à table à côté d'eux en faisant du bruit.
BoNTEMPs. — Et ceux qui nous tapent dessus sont tous des calotins... des calotins et les requins qui les suivent, pour la galette... MêTIs les boulots ne veulent pas comprendre.
Gros-Jean, à côté, assez fort. — Ne veulent pas comprendre ! ne veulent pas comprendre ! Bien sûr qu'ils ne veulent pas comprendre, tiens, ils ne
sont pas plus poires que vous... Mouvements dans la salle, le cercle se rétrécit autour du groupe.
BoNTEMPS, très calme. — De quoi te mêlcs-tu? Je te laisse tranquille, fiche-moi la paix, mon bon- homme.
Le PÈRE Mautard. — Laisse-le donc.
Gros- Je AN. — Mon bonhomme ! mon bonhomme !
49
Jean Hugues. — la Grève
pas si bonhomme que ça, d'abord! Je sais ce que je dis. Et tu ne me fermeras pas le bec. Ah! mais non, pas même avec tes gros yeux... on rit.
Le père Mautaud. — Qu'est-ce que ça veut dire?
BOXTEMPS, très calme. — A Mautard. LaisSC-moi faire. A Gros-Jean. C'cst tOUt?
Gros-Jean. — Non, ce n'est pas tout. Et la preuve, c'est que je profite de Toccase, pour décharger ce que j'ai sur le cœur.
Un OUVRIER, (i) — C'est ça, ne te gène pas. dis-y leur fait.
Gros- Je an. — Laisse donc. Ils nous ont fait faire grève, pas? à cause d'un Parigot qu'on ne con- naissait ni d'Eve, ni d'Adam, pas? et le résultat... barca. on nt.
Un ouvrier. (2) — Bien sur... Ave dom... dégoise.
Gros-Jean. — A qui ça a-t-il rapporté? Pas à moi, à coup sûr.
Un ouvrier. (3) — Xi à moi.
Gros-Jean. — Tiens, Bontemps, tu fais le crâne parce que t'as de l'instruction, mais c'est tout de mémo à cause de loi que j'ai perdu quatre journées, vingt balles, quoi î
Bontemps, faisant taire le père Maulanl. — A caUSe de
moi? Et comment ça?
5o
ACTE III
Gros-Jean. — Comment ça? Eh bien, elle est bonne celle-là ! Mais parce que je ne les ai pas reçues, dame.
Un ouvrier, (i) — C'est clair.
BONTEMPS, faisant taire l'ouvrier. — Patience, aS-tU
voté la grève?
Gros- Jean. — La grève? Moi... je...
BoNTEMPs. — As-tu voté la grève?
Gros-Jean. — Mais... je...
BoNTEMPS. — As-tu...?
Gros-Jean. — Oui, na, et puis après?
BoNTEMPS. — Et puis après? Rien. Je trouve drôle que tu te plaignes, voilà tout.
Latour, arrivant. — Comment, le Gros- Jean n'est pas content !... lui qui semblait le plus acharné !...
Le père MautARD, laaussant les épaules. — Ils SOnt
tous les mêmes !
Latour. — Je l'ai votée comme toi, cette grève, mais je l'ai votée à contre-cœur, les amis qui sont là peuvent le dire.
Le père Mautard. — Oui! oui ! Latour a voté à contre-cœur.
Latour. — Qui c'est qui dit le contraire? Eh bien, maintenant, je trouve qu'on a bien fait.
Bontemps. — Je ne reconnais plus le sage Latour.
Gros-Jean, gouailleur. — Qu'on a bien fait, mainte- nant que c'est fini, t'es pas dur...
5i
Jean Hugues. — la Grève
Latour. — Je voudrais que cela continue... Déné- gaUons de Gros-Jean. Mais parfaitement.
Gros-Jean. — Oh! la! la! cette blague!... Vingt francs de perdus, un règlement plus sévère, quelle rigolade!... hein, les poteaux, mince de joie!
Pas d'écho.
Latour. — C'est pas de la joie, j'en sais bien quelque chose... J'ai souffert autant que toi. J'ai mon petit gars qu'est malade, ça me donne pas mal de tourment... et la mère aussi... C'est pas drôle, quoi. Eh bien, m'est avis qu'on s'est mal conduit. Une gosse a plus de courage que nous... un chien aussi...
Ux OUVRIER. (4) — Bien vrai. Un chien quand on le rosse, il gronde, il aboie, il mord, ou il fiche le camp.
Latour. — Sûr... on devait, on doit lutter.
. Le père MaUTARI), à mi-voix :i Latour lui scrranl la main.
Gare aux cafards. Haut. TupaHes l^ien, mais vois-tu, mon vieux, les gai-s de par ici n'ont pas plus de moelle que ce verre.
BoNTKMPs. — C'est vrai, ils ont eu peur d'attendre.
Gros-Jean. — Attendre! Attendre! pas vrai. Ils sont tordants, ces clients-là. Attendre pour que les Anglais, les Allemands, les Italiens viennent chop- pcr notre place... Pardi oui... t'es malin encore toi. Et avec ça, que le patron n'aurait pas su les
ôa
ACTE III
employer, et avec du rabais encore 1 D'abord, ce sont
des Juifs, tous ces PrUSCOtS-là ! Signes d'assentiment.
Le père Mautard. — Pense voir !... Tiens, c'est idiot, ce que tu nous sors là I
Gros-Jeax. — Idiot! idiot!... idiot toi-même, tu sais, mon vieux père !
Le père Mautard, se levant, très fort, avec fracas. —
Ah ! bon Dieu de bon Dieu! je. . . On les arrête.
Gros-Jeax. — Bonne réponse... Quand an a plus
rien à répondre. On rit. — Le silence se rétablit.
Boxtemps. — Tu as parlé tout à l'heure d'Alle- mands, d'Anglais ? Crois-tu que ce soient des hommes comme te voilà, toi?
Gros-Jean. — Un peu.
Boxtemps. — Ils n'ont donc point le droit de manger du pain ?
Gros-Jeax. — A manger du pain, je ne dis pas ;
mais le nôtre? Halte-là! Applaudissements.
Le père- Mautard, entre ses dents. — Bien, claquez des battoirs ! Rira bien qui rira le dernier.
Boxtemps, àCros-jean. — Bien répondu, mon gars. Tu as la langue bien déliée.
Gros-Jeax. — C'est comme ça... A ton service... On ne me la fait pas, à moi, tu sais, mon vieux lapin.
Boxtemps. — On s'en aperçoit. Eh bien, causons là, en frère. On fait cercle. Crois-tu que nous sachant-
53
Jean Hugues. — la Grève
en lutte contre Parisol, les compagnons des autres pays se seraient disputés pour prendre notre boulot... Là, en conscience, crois-tu cela. Aux ouvriers. Croyez-vous cela? Signes d'ignorance. Non, vous ne le croyez pas ! Et puis quoi, c'est pas neuf ce que je vous sers, on souffre autant là-bas qu'ici. Nos sorts ne sont pas si différents, ni si bons, pour que nous en ayons de l'orgueil vis-à-vis les uns des autres...
Une femme, (i) — ]Mon Dieu non. Au lieu de se battre...
BoNTEMPs. — On pourrait s'entendre... Bien pensé, la mère. Nos intérêts sont les leurs. Ils luttent pour leur salaire, vous luttez pour le vôtre. Ils combattent pour leur dignité, vous avez essayé d'en faire autant. Ces Pruscots-là ne sont pas tous des Juifs !
Le père Mautard. — Et quand ils seraient Juifs !
BoNTEMPs. — Oui, quand ils seraient Juifs? Est-ce que la faim et la fatigue ne les tuent pas aussi vite (|uc les autres !
Une FEMME. (2) — Oui, mais les Juifs sont des voleurs, ils sont tous riches, ça c'est un fait.
BoNTEMPs. — Allons, allons, ma brave Irma, regarde donc autour de toi. Hermann, qu'est homme de peine, est Juif : est-il riche? Parisol qui est riche est-il Juif?
Un ouvrier. — Un homme m vaut un autre.
54
ACTE III
BoNTEMPS, un peu emballé. — Eh bien alors ! N'in- sultez donc jamais des hommes parce qu'ils sont d'une autre religion ou d'un autre pays... Est-ce qu'ils ont demandé à être Juifs, ou Prussiens, ou Chi- nois? Est-ce qu'ils ont choisi?... On rit.
Une femme, (i) — Ma foi, ils sont tous les mêmes, on descend tous du même père.
Une femme. (12) — Puisqu'on meurt tous, on est bien bête de se faire du mauvais sang pour rien.
Un ouvrier. (2) — Paix, les pies bavardes ! Vos becs, qu'on continue.
Une femme, (i) — Hé là, toi ! Voyez-Vous ce per- roquet !
Une femme. (2) — Grand singe vert !
Les hommes. — Allons, en voilà assez... Pause.
Un ouvrier. — Tout ça, c'est parfaitement dit, mais, pour la grève, vous n'en avez point parlé, qu'est-ce que vous en pensez, un peu?
BoNTEMPs. — J'y viens. On ne doit avoir de la rancune que pour ceux qui nous font du mal. Que ce soit un Juif, un sauvage, un roi, un pape, que sais-je... Détestons-le si c'est un Juif; détestons-le s'il a passé par la sacristie.
Un ouvrier. (4) — Bien sûr.
BoNTEMPS. — Ainsi, un patron profite de notre travail, il en vit, vous le savez aussi bien que moi, il y gagne sur nous.
55
Jean Hugues. — la Grève
Quelques ouvriers. — Oui ! oui ! c'est vrai !
Un autre. (3) — Gomme il y a un soleil...
Boxtemps. — Qu'est-ce que ra nous fait qu'il soit prince oug^énéral? Il nous estampera tout autant...
Un ouvrier. — Plus.
Gros-Jean. — C'est pourtant diflicile. On rit.
Bontemps. — En un mot, pour en finir, Parisol est un patron. Kh bien, il est notre ennemi. Quant à cette grève, elle n'a pas réussi, c'est entemlu^ mais vous savez bien que c'est votre faute...
Gros-Jean. — Notre faute ?... savoir.
Bontemps. — Oui. La faute à tout le momie, aux femmes comme aux hommes.
Une femme, (i) — Aux femmes ?...
Un OUVRIER. (4) — Bien sûr: avec vos pleurni- chailleries. « Y a plus de pain... plus de chaus- sures... le boucher me regarde d'un drôle d'œil. »
Un autre. (5) — Ou bien encore : « Va donc, grand nigaud, tu te montes le l)ourrichon et
puis... )) Rires des homnios.
Le père ^Lvutard. — Les femmes finiront par entendre raison ; mais ceux qui sont les plus fautifs à mon avis, ce sont ceux qui sont rentrés les pre- miers.
Un OUVRIER. (3) — C'est pas moi, moi j'étais à l)attre le blé avec Pierre Viard, mon beau-frère.
Un autre OUVRIER. (4) — C'est Godefroy.
56
ACTE III
GoDEFROY. (5) — Moi, t'en as du toupet ; mardi matin, j'étais ici à boire un vin blanc, c'est-i vrai Rollet, enfin dites-le.
RoLLET. — Oh moi ! vous savez, il passe tant de monde... Mais je crois que vous étiez par ici, oui, oui, je le crois.
Un autre. (2) — En tout cas, c'est pas moi.
Un autre. (6) — Ni moi, je raccommodais mon lit pour la raison que le sommier était tombé...
Une femme. (4) — Eh bien, vous en menez une
vie avec votre épouse ! Gros rires.
Un ouvrier, un peu timide (7). — Enfin, ce qu'il y a de sûr et de certain, c'est qu'il y en a qui sont entrés sans demander l'avis d'aucun et de personne, — sauf votre respect...
Un ouvrier. (4) — Y avait Ghauvel, le grand Gigol.
Un autre. (3) — Persot.
Un autre, (i) — Et le gros du montage...
Un autre. (3) — Maignan...
L'ouvrier, (i) — Oui, Ghauvel, Gigol, Persot, Maignan, je les retiens, ceux-là !
Gros-Jean. — C'est à crever... Le matin, ils essaient de rentrer; le soir, il y en avait déjà plus de la moitié qui avaient suivi. Le lendemain, il ne manquait personne à l'appel, si ce n'est Lantier.
57
Jean Iliigiies. — la Grèce
Le père Mautard. — Et pour cause, le pauv' fieu.
Gros-Jean. — Et quand Bizot gueule, tout le monde gratte, gratte, faut voir ça... Y a de quoi rire... C'est Bizot qui fait son faraud...
Un ouvrier (4) d'une voix sourde. — Le fera pas longtemps.
Des VOIX. — Chut...
BoNTEMPs. — Le résultat n'a pas été bon, pour bon il ne l'est pas.
Gros-Jean. — Eh ! Aois-tuI lu te fais une raison.
BoNTEMPs. — Pourtant ce coup de Trafalgarnous a rendu service.
Gros-Jean. Il regarde comiquemcnl autour de lui. — Le- quel? J'en vois point? Rires.
BontEMPS. haussant les épaules. — Es-tU gOSSe ! Rires.
Tu connais aussi bien que moi les quelques bribes d'avantages que nous avons retirées. Nous avons appris à nous mêler de nos affaires et à les entre- prendre nous-mêmes.
Le pèue Mautard, paternel. — Bien dit, mon li.
BoNTEMPS, encouragé, d'une voix plus chaude. — Toi,
Godefroy, quelqu'un peut-il dire qu'il connaît tes intérêts comme tu les connais ?
(tvh>ekrov. — Non.
BoNTEMPs. — Eh bien, vous avez été forcés, tout autant que vous êtes, de vous occuper d'un cas qui
58
ACTE III
VOUS regardait tous... On a^ous l'a assez dit... Un compagnon, un frère, a été renvoyé.
Un ouvrier, (i) — Oui, Lantier était un bon gars, aimant à rendre service...
Un autre. (2) — Pas fier pour deux sous.
Un autre. (3) — Et travailleur et honnête.
Le père Mautard. — Je pense en répondre.
Bontemps. — Hé bien ! ce gars, on le flanque sur la route comme malpropre. Pourquoi? Veux-tu me le dire, Gros-Jean, toi qu'es malin.
Gros-Jean. — Ça, je sais, c'est muffle.
Un ouvrier. (4) — Par le fait.
Bontemps. — Et vous auriez hésité à montrer que ça ne nous plaisait pas ? Mais qu'est-ce que vous auriez dans le ventre, si vous ne rouspétiez jamais ! Vous n'êtes donc que de la viande à travail ?
Un ouvrier, (i) — Oui, oui, comme tu dis.
Gros- Je an, d'un ton piteux mais comique. — AlorS,
mon vieux Bontemps, je vois que t'as raison... Je suis un peu brute... le père m'a fait comme ça, faut pas m'en vouloir. Rires — toi qui sais tout.
Une femme. (3) — Par le fait, quasiment tout.
Bontemps. — Heu! enfin! j'ai plus soufl'ert aussi. J'ai étudié au collège et dur...
Latour. — Pour passer des examens, quoi.
Bontemps. — A ce moment, le père est mort. Il a
Jean Husrues. — la Grève
'ô
bien fallu gagner son pain : mon oncle était tour ncur, il m'u mis à la coule... Être dans un bureau, ça ne m'a jamais rien dit... Je suis devenu compa- gnon, et mes études, que je croyais inutiles, m'ont bien servi depuis... plus que je ne pensais...
Un ouvrier. (5) — A quel âge as-tu quitté le...
BoNTEMPs. — Le collège?
L'ouvrier. (,5) — Oui.
BoNTEMPs. — Quinze ans. J'allais sui* mes seize ans...
L'ouvrier. (5) — On peut dire que t'as été favo- risé... auprès de nous. A douze ans on quitte la laïque, et hop! à la boite: faut commencer à gagner...
BoXTEMPS. — Oui. Avec mélancolie : J'ai OU de la
chance.
-Un ouvrier. — Va donc, va donc, tu seras contre- maître.
Bontemps. — Contremaître? par le temps «lu'il fait? et avec mon caractère, j'en serais l)ien étonné, moi le premier. Et puis quoi? Je gagne suffisam- ment ma vie — auprès des autres, s'entend. — J'ai une femme solide et pas bileuse, qui comprend ce que je fais et qui agit comme je le comprends ; j'ai de bons petits gosses que j'aime et qui m'aiment bien... je n'en demande pas plus pour l'instant...
Une femme.. (2) — Il serait diflicile.
60
i
ACTE III
BoNTEMPs. — Si, pourtant...
Le père Mautard. — Quoi? des rentes?
BoNTEMPS. — Qu'on soit tous à peu près heureux.
Une jeune femme (5) riant. — A la bonne heure, il a bon cœur... il pense aux autres; moi, il me plaît, Bontemps! on rit.'
Une autre. (4) — Dommage qu'il soit marié, hein, la petite mère? On rit.
Bontemps. — Oui, je voudrais bien vous faire savoir ce que Je sais, car lorsque vous saurez...
Un ouvrier, (4) — Mais on ne demande pas mieux . . .
Bontemps. — Vous voyez bien que la grève a servi à quelque chose, puisque vous vous intéressez à des questions qui vous paraissaient imbéciles. C'est bon, on vous les expliquera, ces questions, de façon à ce qu'à la prochaine grève...
Les ouvriers, avec étonnement. — La prochaine grève !
Le père Mautard. — Mais oui, celle-ci, c'est le premier acte...
Bontemps. — A la prochaine grève, on ne vous fera plus agir, vous agirez... comme des hommes.
On rit.
Le père Mautard. — Oui, et vous ne ferez plus ce que vous avez fait...
Les ouvriers. — Et quoi?
6i
rv
Jean Hugues. — la Grèce
Le père Mautard. — Ils sont renversants, ces cocos-là : quancl je vous dis, qu'ils sont renversants. . . Quoi? Ils demandent quoi? Vous avez la mémoire un peu courte: et samedi soir, sur la place Parisol?
Un ouvrier. (3) — Avec la troupe?
Le père Mautard. — Oui.
Un ouvrier. (3) — l\>ur en être fiers, on no peut pas en être fiers...
Le père Mautard. — A la bonne heure! Je m'y vois encore... Nous étions là sur la place à crier comme des sourds... L'officier nous ordonne de nous cavaler... Oh! messieurs! mesdames! avant même qu'il ait fini, voilà Pierre qui fout son camp, et Jean de le suivre, et François, et puis tous, et chacun de gueuler comme un gosse : « Vive le patron! Vive m'sicu Parisol! » Ça a pas été long! Ah! dame...
Un ouvrier. {\) — Je te crois, ils avaient sorti leur sabro !
Un autre. (5) — On tient à sa peau... on avait peur de passer un fichu quart d'heure...
Une femme, (a) — Et puis on ne meui't qu'une fois.
Le père Mautard. — Je sais bien que vous aviez peur, je le sais fichtre bien: je suis payé pour le savoir: eh bien ! la prochaine fois vous n'aurez plus p«nir, voilà tout !
ACTE III
Gros- Je AN. — Ce sont eux qui auront la trouille.
Pures.
BoNTEMPS. — Et au lieu de laisser rentrer les compagnons qui ont peur de lutter. . .
Un OUVRIER. (3) — Oui, oui, Maignan...
BoNTEMPs, l'interrompant. — La prochaine fois, ces quatre-là ne rentreront pas, ou on les empêchera d'aller à leur étau, ce qui reviendra au même.
Latour. — Mais, s'ils veulent travailler, ils ont bien le droit de...
BoNTEMPS. — Ils n'ont pas le droit de nous em- pêcher de nous défendre non plus. Il faut choisir. Il n'y a pas d'erreur. Ils se mettent avec le patron, ils deviennent nos ennemis, et quand on lutte, il faut lutter.
Gros-Jean. — Parfaitement ; si nous allions manger. Il se fait tard et on a assez causé. Rires.
Les femmes. — Oui, oui, à la soupe!
Gros-Jean. — J'ai perdu vingt francs, j'ai été un peu Jacques de m'en plaindre... je vois ça... Sérieux. Car c'est peut-être un bonheur pour tous, si je les
ai perdus... Et puis quoi?... Avec un geste pour le prendre
à la blague. Je boirai moins. On rit.
BoNTEMPS. — Ben oui, arrêtons-nous là, mais faudra nous réunir de temps à autre. Ça fait du bien. On se cause, on se connaît.
63
Jean Hugues. — la Grève
Des voix. — Oui, oui, c'est ça, il a raison, c'est utile...
BoNTEMPS, plus grave. — SciTons-nous Ics coudcs. D'ici quelque temps, des coupes noires seront faites en nos rangs. Ce sera le moment. Le patron donnera le signal, il faudra marcher.
Gros-Jean. — Et dur.
Un ouvrier. (4) — C'est ça.
BoNTEMPS. — Et dans cette grève, nous pourrons réussir, nous réussirons...
Les ouvriers. — Oui! oui!
Les femmes. — A la soupe, en attendant.
Bontemps, souriant. — EUes ont raison aussi elles.
Il se lève, tous se lèvent; levant son verre ; — A la prochaine ! Tous, gaiement et sans pose. — A la prochaine !
Bideau
Jka.\ Hugues
Paris, août 1900
RACINE
En ce cahier de théâtre nous protestons de toutes nos forces contre la barbare exécution publiée dans la Petite République datée du mardi 24 décembre, pour l'anniversaire de Racine, sous la signature de M. Camille de Sainte-Croix :
Mais qu'il faut donc de talent à tous ces artistes pour maintenir acceptable la poésie effroyablement plaie, veule et glacée de l'illustre ^.acine ? Ce n'est pas au lendemain d'une représentation de Peer Gynt et pendant les répé- titions de Siegfried que l'on se sent prêt à la moindre complaisance pour ce grand surfait. Il y a, dans le répertoire tragique, cent auteurs qui le valent : Crébillon, Rotrou, Pradon, Lafosse, Raynouard, M.-J. Ghénier. Ce n'est pas une raison poui' exhumer ceux-ci. Mais c'en est une pleinement sufïisante pour que l'on songe enfin à remiser sérieusement cet encombrant et superflu guignol qui porte ombre au monument du grand Corneille.
M. Camille de Sainte-Croix nous avait habitués à de la tenue. Il est fort aimable pour tous les contemporains. Il ne néglige, il ne maltraite aucun vaudeville. On pouvait espérer qu'il n'endossait pas sans réserve les quelques insanités froides énoncées l'an dernier par M. Bjoernstjerne Bjoernson. C'est aujourd'hui manquer de tenue que d'opposer aussi grossièrement Peer Gynt et Siegfried aux œuvres françaises. C'est manquer de tenue que d'opposer aussi grossièrement Corneille à Racine. C'est manquer de tenue que de reprocher à Racine la représentation anniversaire d'Athalie, organisée dimanche dernier par l'Odéon.
65
IV.
sixième cahier de la troisième série
M. Camille de Sainle-Croix appartient à un journal où de petits jeunes g^rns, qui se poussent dans les grandeurs par une utilisation de l'art, célèbrent eux- mêmes leurs propres anniversaires, au bout d'un an de leur existence, en des banquets retentissants, sous la présidence et avec le concours d'hommes politiques.
Ces jeunes gens feraient bien de festoyer un peu moins et de produire un peu. Ils parlent bien, mais ils parlent trop. Ils mangent et boivent bien, et portent bien les santés. Cela ne suflit pas pour que celui de leurs aînés qui est généralement considéré comme sérieux traite aussi grossièrement Racine à l'usage du peuple. C'est de la démagogie (pie de bafouer, pour l'amusement de la foule, des snobs, et des arrivistes, un grand poète mort.
Ces jeunes gens font profession de descendre au peuple, (i) Ils feraient mieux de rester chez eux. Ces journalistes feraient bien de rester dans leurs salles de rédaction. Pour enseigner au peuple cpie Jean Racine était un pclil morveux, mieux vaut encore laisser le peuple tranquille.
Dans (ju(^l(|ues mois les amateurs de déjeuners, dîners, soupers et ban(iuels, les amateurs de délilés, revues, tambours et marches militaires, les amateurs de décorations vont précipiter leurs platitudes aux pieds du radicalisme ollieiel, héritier j)olili(pie de \'iclor Hugo. Qu'il nous soit donc permis de dire aujourd'hui que nous aimons, (pie nous res[>eclons un grand poète mort, non monnavable.
(1) J«' (IcsccMuls-nu-poupIc: lu (losccnds-au-pcuplo; il dcscond-au- pcuplc...
Plusieurs de nos abonnés nous demandaient que jouer de bref dans une représentation populaire. Nous nous en sommes référés à Maurice Boucher. Il a bien voulu nous envoyer cette réponse, qui n'était pas destinée sans doute à la publication Ainsi on est prié de la lire non comme une consultation, non coname une contribu- tion, mais comme une réponse particulière à beaucoup d'abonnés :
Pour ce que vous m'avez demandé, je ne puis, à mon
grand regret, vous l'envoyer : je ne connais vraiment
rien de court, de simple, de pas niais, de pas malsain,
que je puisse vous indiquer. Mon avis est qu'il faut jouer
et lire du Molière, le plus possible ; du Regnard, du
Beaumarchais, et autres classiques, depuis la Farce de
Patelin jusqu'à la scène des Bavards, de Boursault
(Mercure Galant); dire des fragments de Hernani, de
Ruy Blas, des Bur graves; du Shakespeare, et, si c'est
pour le comique, la Mégère apprivoisée, de P. Delair,
est une très bonne adaptation. Dans les modernes, j'ai
vu Claudie, de George Sand ; on peut lire la Quenouille
de Barberine, de Musset; Grégoire, de Banville; le
Flibustier, de Richepin. Il est bien difficile de monter
l'Ennemi du Peuple et les Tisserands ; ce sont pourtant
de belles choses. Vous voyez que tout cela est bien
connu, et bien peu de chose. Dans les farces adaptées
du Moyen-Age (le Cuvier, le Pâté) il y a encore à
prendre.
Maurice Bouchor
Nous publierons de Romain Rolland un cahier sur le théâtre populaire.
L'AFFAIRE TÉRY
Plusieurs de nos abonnés, pour se former en connais- sance de cause un jugement raisonné, juste, nous ont demandé de publier l'article Wogram, sur lequel s'est portée l'attention dans l'alTaire Hervé. J'ai transmis aussitôt leur demande à Hervé. Cet article est posté- rieur à l'ouverture des poursuites, au commencement de l'airaire. J'espère que nous en recevrons le texte à temps pour le publier dans le septième caliier. H faut noter que, conlormément à la méthode que nous avons toujours suivie, Hervé a conduit lui-même son affaire dans les cahiers, en toute indépendance, en toute liberté, sous sa responsabilité. Je ne suis intervenu aussi que sous ma responsabilité. Je continuerai.
Les événements sont trop avancés pour que l'on puisse plus long-temps se taire. J'apporterai dans le prochain cahier mon'témoignage. Non pas (jue j'aie à faire des révélations sensationnelles. Je n'ai pas découvert un crime inouï. Je reproche au contraire à >L Gustave Téry d'avoir commis les fautes usuelles dans une affaire où elles devaient avoir les plus déplorables conséquences.
En attendant que nos abonnés aient ainsi les rensei- gnements qui leur sont indispensables pour agir, je me permets de recommander à ceux d'entre eux qui sont universitaires une sagesse exacte. Je sais qu'en recom- mandant la prudence, l'attention, je fais un personnage ingrat. Les braves gens de ce pays ont toujours mieux
OS
LETTRE A M. GUSTAVE TERY
aimé les chefs qui les font battre que les honnêtes gens qui les avertissent.
Tout de même je recommande aux universitaires une sagesse parfaite. Ce n'est pas un conseil que je leur donne. Je n'ai pas qualité. Depuis que j'ai fini mon apprentissage, j'ai renoncé à donner conseil. Mais je forme devant eux un pourvoi suspensif. Qu'ils attendent le septième cahier. Après ils seront libres de faire des bêtises. Au contraire s'ils commencent par faire les bêtises, ils ne seront plus libres de ne pas les avoir faites.
Je commence par publier une réponse que j'adressai à M. Gustave Téry au temps de l'affaire Deherme. Il avait mis en cause les cahiers dans la Petite République, Il fit appel ensuite à mes sentiments de bon camarade pour ne publier pas ma réponse dans le journal. J'eus la faiblesse de céder. J'eus le tort d'oublier qu'il faut presque toujours être un mauvais camarade pour être un bon citoyen.
Nos abonnés replaceront cette lettre à sa date dans la deuxième série :
Cahiers de la Quinzaine, 16, rue de la Sorbonne, au second,
dimanche 24 mars 1901
Mon cher camarade, Je Us dans la Petite République de ce matin, au début de ton article : Chronique de l'enseignement. — Leur libéralisme. — A propos de l'incident Denis-Deherme :
Le comte Albert de Mun, Charles Péguy et la Croix m'accusent d'intolérance. Il s'agit encore de l'incident Denis-Deherme.
60
sixième cahier de la troisième série
Il est fort spirituel de m'introduire entre le comte Albert de Mun et la Croix. Mais c'est d'un esprit à la fois injuste et cruel.
C'est une plaisanterie de grand seigneur. Tu appar- tiens à un grand journal. Tu es édité par un adminis- trateur qui a fort bien su conduire ses alTaires. Sans avoir de renseignements particuliers, je pense que tu parais à près de cent mille exemplaires. Plus de deux cent mille personnes, socialistes et bourgeois, con- naissent par toi les hommes et les événements imiver- sitaires, les événements de la pensée, les résultats du travail intellectuel. Ces deux cent mille personnes auront de moi cette idée que je suis quelqu'un d'inter- médiaire entre le comte de Mun et les rédacteurs de la Croix. Cela est injuste.
Comment veux-tu que je me défende? Je tire à seize cents. J'ai un administrateur admirable, qui ne fait aucune affaire. En admettant que les cahiers circulent beaucoup, trois mille et quelques cents lecteurs sauront la vérité de ce débat.
Vous journalistes quotidiens vous avez une redou- table puissance, une autorité. Vous en usez parfois légèrement. Le septième cahier de la deuxième série publie un article de ^S pages intitulé casse-cou. Sans même en donner la référence, vous en faites une bou- tade. La justic(\ mon cher camarade, vaut mieux que l'esprit.
Bontade inexacte : Je ne t'ai pas accusé d'intolérance formellement. J'ai noté ton article comme un symptôme iiKpiiétant d'intolérance croissante. Je ne suis pas volontiers accusateur, ni condanmeur. ni llélrisseur. Tout le monde n'est pas des congrès.
LETTRE A M. GUSTAVE TER Y
Réellement tu as contribué à supprimer sous des clameurs la parole d'un adversaire. J'ai dit et je main- tiens que, dans les circonstances où nous sommes, toutes les fois que de la parole articulée est couverte par du bruit, par de la clameur inarticulée, quand même la parole serait celle de nos pires ennemis, et quand même la clameur serait de nos amis, pour qui sait voir au fond, c'est nous qui sommes vaincus. . Je n'examine pas si la liberté n'est qu'un mot creux ou une forme vide. Mais je crois profondément que nous devons sauvegarder le plus et le mieux que nous pouvons les mœurs de la liberté intellectuelle, de la patience intellectuelle, de la délibération intellectuelle.
Les abonnés des cahiers ont eu dans mon article ton article entier, conformément à la méthode qui, aux cahiers, nous paraît seule juste. Ils ont donc eu la phrase omise par M. le -comte de Mim. 11 y a contra- diction logique et morale entre tes deux attitudes. Si vraiment tu voulais engager avec l'abbé Denis une courtoise discussion, tu devais protester contre les clameurs qui d'avance écrasaient cette discussion.
Je ne traiterai pas ici la question au fond. Je n'y suis pas prêt. Je la traiterai dans les cahiers aussitôt que je le pourrai. Je ne suis pas quotidien. Je ne suis pas tenu de traiter les questions que je n'ai pas étudiées. Je maintiens seulement que la question de la liberté de l'enseignement dans l'enseignement libre est morale- ment la plus grave et la principale de cette année.
Je ne traiterai pas même, historiquement, la question Deherme. Elle tient à la question générale. J'ai voulu protester, — et je maintiens ma protestation, — contre le zèle que l'on a eu de casser les reins à Dclierme. Si
sixième cahier de la troisième série
vous cassez les reins à Beherme, qui est un honnôte homme, à ce que tout le monde m'a dit, que ferez-vous à Edwards, qui est im malhonnête homme, tout le monde le sait. Mesurez vos peines. Appropriez vos sanctions. N'oubliez pas que vous prononcez pour deux cent mille consciences. Et là où il faut des raisons, des objurgations, des distinctions, des réserves, des déli- bérations, à la rigueur des blâmes, selon vous, évitons le cassate de reins.
Je me permets de recommander à tous les socialistes révolutionnaires — j'entends ici recommander au sens thérapeutique — la lecture du li>Te tout récemment publié par M. Aulard : Histoire politique de la BéK'olu- t ion française. On y lira ce qui advient d'une révolution qui pratique trop le mutuel cassage de reins. La pre- mière partie est intitulée : les orig^ines de la démocratie et de la république : la deuxième : la république démo- cratique : la troisième : /a république bourgeoise-; la quatrième : la république plébiscitaire. Les suivantes se nonuncraient : V empire; la restauration; Louis- Philip/ic; le second empire; la république bourgeoise.
Charles Péguy
En ce moment de l'année oii .*ie font la plupart des abonnements et réabonnements à toutes les revues, nous rajtpelons à nos abonnés que nous avons un intérêt commercial considérable à ce que ces abonnements et féabonnements soient faits par la librairie des cahiers.
Le Gérant : Charles Pkouy Ce cahier a Ole composé cl tiré au tarif îles ouvriers syndiqués JupRiMEHiE UE Si'KESNES {E. VA\B}i, adminlslmlcuF', 9. rue du l'onl. — i377
•/ * 0-
Nous mettrons en vente le lo janvier, jour de sa publication :
Jean Jaurès. — Études Socialistes, un volume de Lxxvi + 276 pages, édité par la Société d'Editions littéraires et artistiques, librairie Paul OUendorlT, un volume à trois francs cinquante.
h' avertisse ment que l'on a pu lire dans le quatrième cahier de la troisième série n'a pas été réimprimé dans l'édition OUendorll".
Vient de paraître à la librairie Jacques, en vente à la librairie des cahiers :
Georges Sorel. — La ruine du monde antique,
Conception matérialiste de Vhistoire, un volume de 284 pages 3 francs 00
A dater du premier janvier igo2 le Mouvement Socialiste va demeurer 10, rue Mo/isienr-le-Prince ; il paraîtra tous les samedis, sur ^8 pages; le numéro coûtera 20 centimes, pour la France et la Belgique, 20 centimes pour les autres pays, l'abonnement i o francs pour la France et la Belgique,, 12 francs pour les autres pays.
Nous tenons gratuitement à la disposition de tws abonnés :
Marcel et Pierre Baudouin : Jeanne d'Arc, drame en trois actes;
Jérôme et Jean Tharaud : la lumière ;
Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse .
Envoyer un franc pour les frais d'envoi.
Pour savoir ce que sont les cahiers, on peut envoyer soixante centimes à M. André Bourgeois, administra- teur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne. On recevra en spécimen le /)remicr cahier de la troisième série. Pour trois francs cinquante on recevra six cahiers spécimens.
Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonne- ment par mensualités de un ou deux francs.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille six cents exemplaires de ce si.xième cahier le samedi 28 décembre ifjoi.
Xous mettons ce cahier dans le commerce; nous le i^e/iclons un franc.
Pour la représentation nous en vendons six exemjdaires pour cinq francs douze exemjdaires pour neuf francs vin^t exemplaires pour treize francs.
Xous avons publié un dossier de l'affaire Hervé dans
le quinzième cahier de la deuxième série. — Mémoires et dossiers pour les libertés du personnel enseig-nant
1 franc le premier cahier de la troisième série o Jranc Go
le cinquième cahier de la troisième série i franc
Le deu.xième cahier de la troisième série est
(.iiAïu.i s Gin.Yssi:. — Les Universités populaires et le mouvement ouvrier i franc
y os Cahiers sont édités par des souscriptions men- suelles rég-ulières et par des souscriptions extraordi- naires : la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration : ces fonctions demeurent libres.
Nous servons :
des abonnements de souscription à cent francs:
des abonnements ordinal r-es à vini^-t francs:
et des abonnements de propagande a huit francs.
Il va sans dire quil n'y a pas une seule différence de service entre ces différents abonnements. Nous vou- lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le monde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près égal au prix de revient: le pri.x de nos abonnements de propagande est donc très .'<ensiblement inférieur au /»rix de r»'vient.
Xous ne con.'icntons des abonnements de propagande que pour la France et pour la Belgique.
Xos cahiers étant très pauvres, nous ne servons plus
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SEPTIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
POLÉMIQUES ET DOSSIERS
M. GUSTAVE TÉRÏ
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons en venle à la librairie des cahiers le roman de Tristan et Iseut, deuxième édition, un v(»lnnio à trois l'rancs cinquante, ou plut«'»t deuxième tirage, puisque les éditeurs ont -la mauvaise liahilude de compter les éditions par un certain nombre des exemplaires tirés et non par le reconuuencement. par le rantj du tiraji^e. par le nombre de tirages.
Heureux ceux de nous qui ont pensé à temps à se pro- curer la première édition. Les éditeurs en efTel ont eu depuis la mauvaise idée de mettre à la première page de la couverture, pour le deuxième tirage, un frontispice vert, censément artistique, représentant les faciès de Tristan et Iseut. Les éditeurs ignoraient sans doute que Tristan et Iseut nous paraissent assez bien dessinés dans le français de Tauteur.
M. Héilier a patiemment, lidèlemenl restitué pour n(uis limage fruste laissée par les vieux poètes. Je me représente cette image d'après le texte. De quel droit un dessinateur vient-il interposer, entre l'image origi- nale <'t la représentation (pie j'en ai. une image qu'il a. plus ou moins. Il faut respecter cette liberté du lecteur.
NaturelUiuent l'auteur n'en savait rien et ne s'en aj>erçul que (piand le livre apparaissait aux galeries de rOdéon. II faut pourtant respecter la liberté de l'auteur.
Je conseille d'acheter en temps utile du second tirage. On uc sait pas juscpi'où peut aller le zèle «l'un éditeur, ipiand il est étlitcur d'art.
Je m'applaudis tous les jours, devant de tels exemples, d'avoir voulu faire des éditions, d'avoir continué à en faire après un premier essai malheunux. Il c>t de plus en plus indispensable (pi'il y ait des institut i<»ns exprès p<»ur sauvegarder la pleine liberté de l'auteur ol du Irctenr.
Gustave Téry
RÉPONSE
La réponse que Von va lire nous a été envoyée par M. Gustave Téry après qu'il eut reçu le cinquième cahier de la troisième série, et quand il n'avait pas encore le sixième :
Tu dérailles, mon cher Péguy. L'autre jour tu m'as félicité publiquement d'avoir acheté un second exem- plaire du quinzième cahier de la deuxième série, où M. Daniel Delafarge prenait contre moi la défense de M. Brunetière. Tu en tirais cette conclusion superbe que les mœurs de la véritable liberté s'élargissaient parmi nous et que c'était un commencement de révolu- tion beaucoup plus important que tous les parlementa- rismes (i).
J'en suis encore « baba ». A vrai dire, quand je suis allé quérir cet autre exemplaire, j'avais totalement oublié qu'il y était question de moi. Je voulais simple- ment me procurer im double des articles où Gustave Hervé donne si joliment la réplique à l'archiprêtre de Sens. Or, ces articles se trouvent dans le même cahier
(1) Je cite exactement : « Depuis six mois l'expression je me désa- bonne a complètement disparu de notre vocabulaire. Ayant reçu le quinzième cahier, Gustave Téry a négligé de se désabonner. Il en a même acheté un second exemplaire. Si les mœurs de la véritable liberté intellectuelle peuvent s'introduire, se maintenir et s'élargir parmi nous, je le déclare à nouveau, c'est un commencement de révolution beaucoup plus important que tous les parlemontarismes que l'on nous fait >. — Premier cahier de la troisième série, page 12.
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